La mutinerie de Pâques : procès et sanctions

 

Samedi 7 avril 1520
Puerto San Julián (Argentine)

À l’issue d’un procès de cinq jours mené par Álvaro de Mezquita (cousin de Magellan), mais qui laisse peu de place à la défense, le verdict tombe :
Gaspar de Quesada, reconnu coupable de trahison et d’agression sur Juan de Elorriaga (maître de bord du San Antonio), sera exécuté.
Juan de Cartagena (veedor), reconnu coupable d’insubordination, est condamné à l’exil. [1]
– La quarantaine d’autres mutins échappe à la peine de mort et est condamnée aux travaux forcés durant l’hivernage. [2]

 

Le sort qui attend Quesada est terrible : il doit être décapité, puis démembré, et ses restes exposés sur un gibet (comme l’avait été Luis de Mendoza). Cependant, personne parmi les équipages n’est volontaire pour servir de bourreau. Il faut dire que Quesada est l’ancien domestique de l’archevêque de Séville, et qu’il doit sa place de capitaine au sein de la flotte à l’intercession de l’archevêque Juan Rodríguez de Fonseca, personnage haut placé à la Casa de Contratación et oncle de Juan de Cartagena.
Magellan se tourne alors vers Luis del Molino, le serviteur de Quesada, et lui propose une grâce à condition qu’il exécute la sentence. Il semble en effet qu’il ait lui-même été promis à la hart, une forme de supplice par pendaison, [3] pour avoir participé à l’agression de Juan de Elorriaga. [4] Luis del Molino accepte le marché.
Sur la plage de San Julián, la tête de Gaspar de Quesada est tranchée sur un billot, avant que son corps ne soit écartelé (probablement avec l’aide de chevaux) tandis qu’on proclame un ban pour sa traîtrise. [5] Ses membres rejoignent ceux de Luis de Mendoza sur le gibet, en guise d’avertissement. [6]

Le 2 juillet 1578, Francis Drake, lors de la deuxième circumnavigation de l’histoire, procédera lui aussi à l’exécution d’un des capitaines de l’expédition, Thomas Doughty, dans cette même baie de San Julián. [7] Selon Stefan Zweig, Drake lui aurait laissé le choix de mourir par le glaive comme Quesada, ou d’être abandonné comme Cartagena ; Doughty, qui connaissait l’histoire, choisira la première solution.

 

Cartagena, bien que chef de file de la fronde contre Magalhães, ne peut subir un tel sort. Le Portugais sait bien qu’exécuter un membre de la famille de l’archevêque Fonseca, même auteur d’une mutinerie, passerait mal à la cour d’Espagne. Mais il ne peut l’absoudre de ses crimes, et encore moins continuer le voyage avec un homme qui fera tout pour le renverser.
Il est donc décidé que le veedor sera abandonné sur la côte patagonne. Pour une raison qui n’est pas précisée, cela attendra le départ de l’armada, en août 1520.

 

Tous les autres mutins seront finalement graciés.
Magellan ne fait pas ici preuve de miséricorde mais de pragmatisme. Sans ces dizaines de marins, dont certains expérimentés comme Juan Sebastián Elcano, il lui sera impossible de manœuvrer une flotte de cinq navires. C’est donc l’expédition elle-même qui est en jeu. Reste juste à espérer que ceux-ci auront retenu la leçon et n’organiseront pas une nouvelle révolte.

Concernant Luis del Molino, une question demeure : dans la mesure où les autres mutins seront graciés, est-il possible que celui-ci l’aurait été finalement lui aussi, même s’il n’avait pas procédé à l’exécution de Quesada ?

 

Il a été mentionné par divers auteurs des anecdotes supplémentaires.
Comme le fait que d’autres mutins auraient été exécutés, par écartèlement ou empalement. Mais aucun n’est listé nulle part comme décédé à cette période. [source ?]
Que Andrés de San Martín, le pilote en chef de l’armada, aurait subi l’estrapade car soupçonné d’implication dans la mutinerie, avant d’être gracié et de continuer son service. [8] Or ce supplice, au-delà de la douleur immédiate, entraîne au mieux une perte de sensation dans les bras, au pire une paralysie des membres supérieurs (due aux importantes lésions des nerfs du plexus brachial) ; il paraît difficile d’imaginer San Martín continuer à relever et noter les positions des astres sans l’usage de ses bras (à moins que Ginés de Mafra ne l’ait fait pour lui). [9] Hernando de Morales aurait subi le même sort. [10]
Que Gonzalo Gómez de Espinosa et les cinq hommes qui l’accompagnaient aurait été payés pour le meurtre de Luis de Mendoza (en plus de la redistribution des biens du gentilhomme). Deux témoignages des survivants de l’expédition viendraient corroborer le fait : celui de Juan Sebastián Elcano, qui dit l’avoir vu (mais qui n’appréciait pas Magellan et faisait partie des mutins), et celui de Hernando de Bustamante, qui dit juste en avoir entendu parler (ce qui la classerait comme simple rumeur). [11]
En réalité, nombre de faits terribles imputés à Fernão de Magalhães sont mensongers et le fruit des témoignages des marins du San Antonio. Le navire se mutinera le jeudi 8 novembre 1520 et rentrera en Espagne. Par peur des représailles (ils seront jetés en prison et risqueront la peine de mort), il leur faudra répondre de leurs actes. Ils vont donc s’employer à contrefaire la réalité, et salir autant que possible le capitán general, le faisant passer pour un dictateur sans scrupules. L’histoire se chargera de rétablir les faits. [12]

 

 

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________

[1] Cat, Les grandes découvertes du treizième au seizième siècle (1882), Chapitre XVI, p.205
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.475
Zweig, Magellan (1938), p.169-170
Mazón Serrano, La tripulación, #65

[2] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.45
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.475

[3] La hart, du nom de la corde avec laquelle on pendait le supplicié.
La hart était une peine de mort réservée aux non nobles. Il existerait un vieil adage disant : « la hache au noble, la hart au vilain ».
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.285-286 note 2

[4] Zweig, Magellan (1938), p.169
Le témoignage de l’aumônier Pedro de Valderrama indique uniquement qu’il a aidé Quesada lors de la mutinerie, sans être plus précis. Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.12

[5] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.475
Mazón Serrano, La tripulación
Fernández Vial & Fernández Morente, Gaspar de Quesada: capitán de trágica suerte (ABC Sevilla, 06.06.2009, p.45)
Via Wikipedia (EN) :
– Joyner, Magellan (1992)

[6] Certaines sources indiquent que l’exposition sur le gibet aurait duré trois mois.
Via Wikipedia (EN) :
– Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003), p.148-149

[7] Stefan Zweig, Magellan (1938), p.171
Via Wikipedia (EN) & Wikipedia (EN):
– Joyner, Magellan (1992), p.151
– Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003), p.148-149

[8] Via Wikipedia (EN) :
– Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003), p.148-149

[9] Voir aussi à ce sujet la note de José Maria de Queirós Veloso (reprenant Navarrete), qui rapporte la prétendue dislocation des pieds de San Martín à l’issue d’un supplice, et se demande comment il aurait pu continuer à servir avec les pieds en miettes.
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.475-476

[10] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.7

[11] Elcano précise même que Espinosa a touché 12 ducats d’or et les autres membres du commando 6 chacun, le tout prélevé dans les finances de Mendoza et Quesada.
Bernal, Interrogatorio tras la aventura (2014), p.4-5

Stefan Zweig (qui précise qu’il s’agit d’une rumeur) indique qu’ils ont été payés 12 ducats et que Magellan leur a promis la moitié des biens de Mendoza et Quesada.
Zweig, Magellan (1938), p.170

[12] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.476

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