Traversée de l’océan Indien

 

* Victoria *
Février- mars 1522
Océan Indien

Après avoir quitté Timor, la Victoria trace sa route en direction du sud-ouest.

Le jeudi 13 février, le navire passe proche des îles Savu et Raijua , mais ne s’y arrête pas et poursuit sa route dans l’océan Indien, en direction du cap de Bonne-Espérance. [1]

 

Jusqu’au jeudi 27 février, la Victoria va suivre un cap SW, voire S, l’amenant au large des côtes australiennes (à une distance d’environ 700 km (380 NM)).
Un hasard, dans la mesure où l’île-continent est à l’époque inconnue, bien qu’une mappemonde de 1515, œuvre du cartographe allemand Johann Schöner, présente les prémisses d’une terre australe, plus tard nommée « Jave la Grande », et dont les contours sur les cartes du milieu du XVIe siècle dessinent assez clairement la côte nord de l’Australie. [2]

Une théorie propose la découverte de l’Australie par le navigateur portugais Cristovão de Mendonça. Si l’on en croit le chroniqueur portugais João de Barros, il serait parti de Lisbonne pour Goa en 1519. Sur place, on lui aurait confié comme mission de rechercher les « Îles d’Or » (Ilhas do Ouro) en compagnie du pilote Pedro Eanes, dit « le Français ». Bien qu’aucun chroniqueur de l’époque ne le mentionne, et que l’itinéraire même soit inconnu, cette mission les aurait amenés à longer les côtes australiennes entre 1521 et 1524.
Cette découverte serait cependant demeurée secrète, car cette terre aurait appartenu aux Espagnols selon les conditions du Traité de Tordesillas. Et les documents d’époque relatifs à cette exploration auraient été perdus lors du Grand séisme de Lisbonne de 1755.
C’est ensuite avec l’aide des Portugais que l’École de cartographie de Dieppe aurait dessiné (mais mal orienté) les contours de l’Australie sur sa mappemonde Dauphin de 1547. [3]
Cette théorie est néanmoins encore largement débattue aujourd’hui.

 

C’est réellement à cette date du 27 février 1522 que la course de la nao oblique vers l’ouest pour s’éloigner de toutes les terres (et en quelque sorte véritablement entamer la traversée de l’océan).
La latitude relevée par Francisco Albo est de 25°27’S (-25,45°), soit légèrement au-dessus du cap de Bonne-Espérance qui se trouve par 34°21’S (-34,25°). L’écart peut sembler important (1 degré valant environ 110 km, soit un écart de presque 1 000 km) ; mais les marins amorcent un périple de 8 000 km (4 320 NM), ce qui leur laisse tout le temps d’ajuster leur trajectoire (ce qu’ils vont d’ailleurs faire).

Le choix de cette route, quoique directe, mais éloignée de toute terre et donc de tout ravitaillement, vise à éviter de croiser des navires portugais, qui les recherchent pour les stopper dans leur course. Cette option, a priori décidée par Juan Sebastián Elcano, n’a cependant pas fait l’unanimité et même été source de tensions.

 

Cette traversée de l’océan Indien est étonnamment peu documentée. Ce qui n’est pas sans poser quelques questions.

Le récit de Maximilianus Transylvanus, basé sur les témoignages des survivants de l’expédition, est très peu disert sur cet épisode, qui est « expédié » en quelques lignes. [4]
Le journal du Portugais anonyme est extrêmement succinct sur tout le voyage et n’apporte rien de plus ici. [5]
Les relevés de positions de Francisco Albo, sont utiles pour suivre la course du navire à travers l’océan, mais ne racontent en rien les conditions de vie des marins.

 

Plus surprenant, le récit d’Antonio Pigafetta élude presque complètement cette partie du voyage qui s’étale tout de même sur presque trois mois. Lui habituellement si loquace, est très ici très évasif, et se concentre surtout sur la description de pays d’Asie dont lui parlent les indigènes présents à bord. Plusieurs explications sont possibles.
Tout d’abord, il n’y aurait rien eu de notable à raconter. Cela demeure un peu étonnant, car il aurait pu, comme depuis le début du voyage, décrire les conditions de vie à bord, comme il l’a fait durant la traversée du Pacifique. D’autant que l’on sait, par le témoignage d’Ayamonte et le récit de Transylvanus, que la Victoria fuyait et qu’il fallait pomper jour et nuit. [6] Sans compter les privations alimentaires (l’équipage va notamment se retrouver sans viande). [7]
Ensuite, le Lombard a peut-être été malade, et donc dans l’incapacité de rédiger quoi que ce soit ; mais là encore, il est étonnant qu’il n’en ait pas fait mention après coup.
Enfin, il se peut que cette partie de son journal de bord ait été censurée. En effet, au retour en Espagne, le journal du Lombard fut vraisemblablement expurgé de divers éléments, afin de ne pas ternir l’image de certains personnages. Ayamonte raconte qu’il existait un différend sur la route à suivre ; plusieurs auteurs mentionnent même une possible mutinerie à Timor (qui aurait conduit à la désertion de Martín de Ayamonte et Bartolomé de Saldaña). Durant la traversée de l’océan Indien, des heurts auraient pu éclater, conduisant Juan Sebastián Elcano à des représailles pour maintenir son capitanat. Représailles qui auraient par la suite été passées sous silence. [Il y a quelqu’un qui en parle, mais je ne retrouve pas le texte]

(Ginés de Mafra et le pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) se trouvent à bord de la Trinidad, et n’ont donc pu commenter cette partie du voyage).

 

Du dimanche 9 au vendredi 14 mars 1522, la Victoria se trouve en pleine pétole et ne peut progresser. [8]

 

 

* Victoria *
Mardi 18 mars 1522
Île Amsterdam (France) – Océan Indien

Le mardi 18 mars 1522, les marins aperçoivent une île au relief important, perdue au milieu de l’océan.
Le navire se dirige vers elle, mais il s’avère impossible d’y accoster. Ils vont néanmoins mouiller aux abords pour la nuit, avant de repartir le lendemain vers le nord. En plus d’être escarpée, l’île ne comporte aucun arbre et semble inhabitée. [9]

 

Il s’agit de l’île Amsterdam, une possession française appartenant au Territoire d’outre-mer des Terres australes et antarctiques françaises. La majeure partie de ses côtes est constituée de falaises de plusieurs centaines de mètres, à l’exception du nord (où se trouve actuellement une base scientifique). Le mont de la Dives culmine à 881 m. Avec sa compagne Saint-Paul (située une centaine de kilomètres plus au sud), elles constituent les îles les plus éloignées de tout habitat permanent.
Il faudra attendre environ un siècle pour qu’elle soit de nouveau observée par différents navigateurs et qu’Antonio van Diemen ne lui donne le nom de Nieuw Amsterdam, en 1633. Et c’est en 1696 que Willem de Vlamingh est le premier à y poser le pied.

 

La suite du voyage se passe relativement bien, même si la Victoria subit de nouveau un calme plat début avril (du 7 au 9) : aucun mort n’est à déplorer durant toute la traversée de l’océan Indien.

Ils finissent par atteindre les côtes de l’Afrique début mai 1522.

 

 

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________

[1] Francisco Albo précise qu’ils ignorent leurs noms et si elles sont habitées.
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.20

[2] Pour plus d’informations :
Wikipédia (FR) : Australie – Terra Australis Incognita
Wikipédia (FR) : Terra Australis
Wikipédia (FR) : La Grande Jave

[3] Pour plus d’informations sur le Traité de Tordesillas, voir le billet Les Philippines et la question du Traité de Tordesillas.
Pour la découverte portugaise de l’Australie, voir notamment Wikipédia (FR) : Théorie de la découverte de l’Australie par les Portugais (ainsi que les versions anglaise et portugaise, complémentaires, et tous les articles connexes).

[4] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.209-210

[5] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World, by Magellan – Narrative of the Anonymous Portuguese (1874), p.32

[6] Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.9
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.210 : « as this ship let in water, being much knocked about by this long voyage »

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.144 ; Charton p.349)

[8] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.22

[9] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.23
Tomás Mazón Serrano et Jean Denucé indiquent qu’ils n’ont pas jeté l’ancre, ce qui semble contradictoire avec ce que raconte Francisco Albo, même si celui-ci n’est pas tout à fait précis dans son récit (« Tomando el Sol vimos una isla muy alta y fuimos a ella para surgir, y no pudimos tomarla, amainamos y estuvimos al reparo hasta la mañana. »).

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