Passage du 180e Méridien

 

Mercredi 13 février 1521
Océan Pacifique – Quelque part entre les îles Jarvis et Baker (USA)

Comme l’indique le journal de bord de Francisco Albo, la flotte franchit l’équateur le 13 février 1521. [1]

Les historiens belge Jean Denucé et portugais José Maria de Queirós Veloso (ce dernier ayant sans doute repris le premier) précisent que cela s’effectue par une longitude de 165°W, mais sans indiquer d’où ils tiennent l’information. [2]
Ils l’ont peut-être déduit du journal d’Antonio Pigafetta, mais cela demeure obscur.
Le Lombard précise en effet qu’ils franchissent la « ligne équinoxiale à 122° de la ligne de démarcation » (soit le méridien de Tordesillas), qui se trouve elle-même « 30° à l’ouest du méridien, et le premier méridien est à 3 degrés à l’ouest du cap Vert ». [3] Ainsi, ils se trouveraient à 155°W du Cap-Vert. Cependant, la capitale Praia se trouve à 23,52°W par rapport au méridien de Greenwich, ce qui situerait la flotte à environ 178°W. Ce qui ne colle pas et semble trop loin ; Pigafetta s’est plusieurs fois trompé sur les localisations, mais cela n’explique pas les 165° de Denucé et Queirós Veloso.
(À noter que l’identité du « premier méridien » demeure un mystère ; les terres les plus à l’ouest du méridien de Greenwich (hors Amérique) sont les îles de Santo Antão et São Vicente, au Cap-Vert ; elles sont traversées par le 25e méridien. Avec les informations de Pigafetta, cela nous amènerait à 177°W).
Il est aussi possible que les deux auteurs se soient basés sur la position exacte du méridien de Tordesillas (46,62°W) à laquelle ils ont ajouté les 122° de Pigafetta, ce qui donnerait un franchissement de l’équateur à 168°W.
Sur la carte proposée par l’Espagnol Tomás Mázon Serrano, qui a reconstitué l’itinéraire à partir des notes de Francisco Albo, le passage de l’équateur semble effectivement se faire aux environs de 165°W. [4] Mais peut-être s’est-il lui aussi basé sur les écrits des deux historiens.

 

La flotte se trouve, au moment du relevé de latitude, quelque part entre les îles Jarvis et Baker.
La première fait partie des îles de Ligne, un archipel partagé entre la République des Kiribati et les USA, auxquels Jarvis appartient. Il s’agit d’une île corallienne inhabitée.
La seconde se trouve à l’extrême nord des îles Phoenix, un archipel de la République des Kiribati, mais Baker appartient aux USA.
Toutes deux font partie des neuf îlots et atolls connus sous le nom d’Îles mineures éloignées des États-Unis (United States Minor Outlying Islands).

Carte - Pacifique - Méridien 180°, Jarvis & Baker
Carte du Pacifique, figurant les îles Jarvis et Baker, le 180e méridien et les Moluques (Ternate), destination de l’expédition.

 

 

Mercredi 20 février 1521
Océan Pacifique – Quelque part à l’est des Îles Marshall

L’Armada para el descubrimiento de la especería se trouve à présent de l’autre côté du globe, en plein milieu de l’océan Pacifique, que nul avant elle n’a exploré. [5]

 

Même si aucun document ne l’indique précisément, c’est vraisemblablement ce jour-là qu’elle franchit le 180e méridien (a priori en fin de journée, ou en tout cas après le relevé effectué par Francisco Albo).

À l’époque, il n’existe pas de « premier méridien » ou « méridien d’origine », et chaque pays définit le sien propre. En 1634, des géographes et astronomes se réunissent à l’invitation de Louis XII et optent pour le méridien de Ferro (méridien de fer), situé à l’extrémité ouest de l’île d’El Hierro (île de Fer ou Ferro), aux Canaries. Bien qu’accepté alors par la plupart des géographes européens, ce méridien de Ferro fut arbitrairement placé à 20° à l’ouest du méridien de Paris, ce qui constituait en réalité une erreur de presque 3°. Il sera remplacé définitivement en 1884 par le méridien de Greenwich.

Ce 180e méridien ne se définit cependant pas comme la ligne de changement de date. Cette dernière serpente de manière complexe autour du méridien de manière à ce qu’un même état ne se trouve pas séparé sur deux journées. Ainsi, l’île du Millénaire (ou Caroline Island) est considérée comme l’endroit « le plus à l’est de la planète » et le premier à changer de jour ; cette terre se trouve à environ 3 500 km à l’est du 180e méridien.

Les marins ne vont pas se rendre compte tout de suite qu’en faisant le tour du globe, leur propre calendrier va se retrouver en décalage avec celui qui a cours à terre. Ce ne sera que lors de l’escale au Cap-Vert (mercredi 9 juillet 1522) qu’ils découvriront que leur calendrier retarde d’une journée.

 

– Note de l’Auteur –

Depuis le départ d’Espagne (septembre 1519), et jusqu’à l’arrivée au Cap-Vert (juillet 1522), les dates sont celles extraites des journaux de bord des marins. De fait, ces dates vont en quelque sorte être « erronées », puisqu’elles ne tiendront pas compte de ce décalage.

De nos jours, il existe une ligne de changement de date « officielle », qui circule autour du 180e méridien. Cette ligne n’est pas établie par des lois internationales, car chaque pays détermine lui-même le fuseau horaire dans lequel se trouve son territoire. C’est pour cette raison que cette ligne est dite de facto (« de fait »).
Il existe également une ligne de changement de date nautique, elle dite de jure (« par la loi »). Le temps nautique divise le globe en fuseaux de 15°, chacun représentant 1 heure (360°/15 = 24h). Il s’agit d’un accord franco-britannique de 1917, adopté par les USA en 1920, puis par toutes les marines du monde à compter de 1925 (mais ne sert en pratique que pour les échanges radio). La ligne de changement de date nautique suit approximativement le 180e méridien.

Concernant l’expédition Magellan-Elcano, le calendrier s’est progressivement décalé tout au long du voyage. Et ce n’est qu’en arrivant au Cap-Vert qu’ils constatent que leur journal de bord fixe la date au mercredi 9 juillet 1522, alors que les Cap-verdiens sont déjà le jeudi 10 juillet 1522.
Il est donc impossible de déterminer la date « réelle » de chaque évènement.

À noter qu’à compter de l’escale au Cap-Vert, les marins vont utiliser un calendrier « corrigé ».

 

 

Durant toute la traversée, qui dure environ trois mois, la flotte bénéficie d’un temps favorable, qui lui permet de progresser à bonne allure. Comme le rapporte Antonio Pigafetta, elle parcourt environ 60-70 lieues par jour (~350-410km, 191-223NM). [6] L’historien belge Jean Denucé précise qu’il s’agit d’un relevé « à l’œil », art que les marins du XVIe siècle semblaient manier avec une grande acuité. Pigafetta indique qu’ils utilisent une chaîne qu’ils laissent traîner à l’arrière du navire. [7]
Elle n’essuie également aucune tempête, ce qui est assez exceptionnel. C’est pour cette raison qu’ils nommèrent l’océan « Pacífico ». [8] (On le connaissait alors sous le nom de Mar del Sur (Mer du Sud) ou Mar de Balboa (Vasco Núñez de Balboa ayant été le premier Européen à l’apercevoir depuis les montagnes du Panama)).
Le Lombard est bien conscient des conditions exceptionnelles dont ils bénéficient : « et si Dieu et sa sainte Mère ne nous eussent pas accordé une heureuse navigation, nous aurions tous péri de faim dans une si vaste mer. Je ne pense pas que personne à l’avenir veuille entreprendre un pareil voyage ». [9]

 

Car, le voyage n’en est pas pour autant aisé, bien au contraire.
Les descriptions d’Antonio Pigafetta sont au contraire terribles, et assez conformes à ce que l’on imagine des voyages au long cours de l’époque.
Les biscuits du marin ne sont plus que des tas de poussière rongés par les vers et imprégnés d’urine de souris, qui dégagent une puanteur insupportable. Lesdites souris sont traquées, car elles constituent un mets qui s’échange jusqu’à un demi ducat. En désespoir de cause, les marins se rabattent sur les morceaux de cuir dont est recouverte la grande vergue (et qui empêchent les cordages de s’user contre le bois) ; constamment exposés aux embruns et aux aléas climatiques, ils sont si durs qu’il faut les faire tremper quatre ou cinq jours dans la mer avant de les faire cuire. Pour finir, on en vient à manger de la sciure (parfois mélangée à la poudre des biscuits). Pour compléter le tout, l’eau est putride et puante. [10]
La gestion de l’eau potable constituait, et de tout temps, un véritable problème. Dans le cas présent, celle-ci devait être fortement rationnée et la seule source potentielle de ravitaillement aurait pu être la pluie. Or, s’il n’existe aucune information à ce sujet, le fait que la flotte n’ait rencontré aucune tempête laisse à penser qu’il n’a pas plu (ou pas suffisamment) durant toute la traversée du Pacifique. Ainsi, les conditions favorables à la navigation ont sans doute été une malédiction par rapport à l’approvisionnement en eau.

 

Et bien sûr, il y a cette épouvantable maladie, connue depuis des siècles déjà, mais dont les causes sont alors, elles, toujours mystérieuses : le scorbut.

Rare mais observée durant l’Antiquité et le Moyen-Âge, elle devient un véritable problème à partir de la Renaissance, durant laquelle les Européens affrètent des navires toujours plus grands et capables de naviguer plus loin et plus longtemps. C’est à cette période qu’elle est clairement identifiée, notamment au sein de la flotte de Vasco de Gama, lors de sa première expédition vers les Indes en 1497. Si l’on en ignore les causes, on remarque très vite que les malades vont mieux dès que le navire fait escale, et que les équipages sont en mesure de consommer des fruits et légumes frais.
Le scorbut découle d’une carence en vitamine C (contrairement à la plupart des vertébrés, les humains ne la métabolisent pas naturellement et doivent la stocker par l’intermédiaire d’apports extérieurs). Cette carence entraîne le ralentissement, voire l’arrêt de la fabrication du collagène, composant principal du tissu conjonctif, qui constitue environ 80% du corps humain (système nerveux central, os, vaisseaux sanguins, sang, organes, yeux, peau, nerfs, muscles).

Les témoignages d’époque sur cette maladie sont relativement succincts.
Antonio Pigafetta parle d’un gonflement des gencives, empêchant les malades de se nourrir. [11]
Ginés de Mafra mentionne également les gencives gonflées et l’incapacité à se nourrir, tout en assurant que se laver les dents à l’urine ou à l’eau de mer remédie au problème. [12]

Pourtant, les effets du scorbut, sur le long terme, sont épouvantables.
Ainsi les décrit l’auteur américain Dan Simmons dans son roman fantastique Terreur (The Terror), qui se déroule en 1845, alors que l’expédition de Sir John Franklin cherche le passage du Nord-Ouest et se retrouve prise dans la banquise :

— « Des ulcères, a dit Goodsir. Des ulcères et des hémorragies sur toutes les parties du corps. Comme des petites poches de sang sous la peau. Qui coulent en suintant. Qui coulent de tous les orifices de votre corps tant que dure la maladie : de votre bouche, de vos oreilles, de vos yeux, de votre cul. Vient ensuite une contraction des membres ; vos bras puis vos jambes se raidissent, refusent de bouger. Vous devenez aussi maladroit qu’un bœuf atteint de cécité. Ensuite vos dents se mettent à tomber. » Goodsir a marqué une pause. Le silence était si épais qu’on n’entendait même pas respirer ces cinquante hommes. On entendait que le navire grogner et grincer dans son étau de glace. « Et pendant que vos dents tombent, vos lèvres virent au noir et se racornissent, exposant au jour ce qu’il vous reste de dents. Vous ressemblez à un mort. Puis vos gencives se mettent à enfler. Et à empester. Car telle est la source de la puanteur qui accompagne le scorbut : vos gencives en train de pourrir de l’intérieur. »
Peglar reprit son souffle.
– Mais ce n’est pas tout, a-t-il poursuivi. Votre vision et votre ouïe sont affectées, ainsi d’ailleurs que votre jugement. Soudain, il vous paraît tout naturel d’aller faire un tour dehors sans avoir enfilé ni vos moufles, ni votre tenue de froid. Vous perdez le nord, vous ne savez même plus planter un clou. Et non contents de vous trahir, vos sens se retournent contre vous. Si l’on propose une orange bien fraîche à un malade du scorbut, l’odeur qui s’en dégage lui donne la nausée, le rend littéralement fou. Le bruit d’un traîneau glissant sur la neige lui est insupportable ; celui d’un coup de feu peut lui être fatal. »

Dan Simmons, Terreur (2007)
Traduction de Jean-Daniel Brèque, éd. Robert Laffont

 

Il présente les symptômes du scorbut depuis l’automne dernier – fatigue, lassitude, confusion mentale de plus en plus prononcée – mais son état s’est notablement aggravé depuis le drame du Carnaval de Venise. Il a continué à servir le capitaine Fitzjames, effectuant des journées de seize heures, et même davantage depuis février, puis sa santé a commencé à se dégrader.
Le premier symptôme spectaculaire présenté par M. Hoar est celui que les marins ont baptisé la « couronne d’épines ».
Du sang s’est mis à suinter de ses cheveux. Et pas seulement de ceux-ci. Après sa casquette ce sont ses sous-vêtements qui se retrouvaient quotidiennement imbibés de sang.
J’ai observé le phénomène avec attention et je puis désormais affirmer que les saignements du cuir chevelu proviennent directement des follicules pileux. Certains marins tentent de les combattre en se rasant le crâne, mesure bien entendu totalement inefficace. A présent que perruques galloises, casquettes, cache-nez et oreillers sont régulièrement inondés de sang, matelots et officiers ont pris l’habitude de se draper le crâne dans une serviette, de jour comme de nuit.
Ce qui ne les soulage en rien de la gêne et de la souffrance occasionnées par ces saignements se déclenchant en tout point du système pileux.
M.
Hoar a commencé à souffrir d’hémorragies dès le mois de janvier. Bien que les compétitions sportives de l’île Beechey ne fussent plus qu’un lointain souvenir, et bien que ses tâches présentes n’eussent rien d’épuisant, le moindre choc infligé à son épiderme avait pour conséquence l’apparition d’un hématome violacé. Celui-ci refusait de s’estomper. Qu’il s’égratignât en épluchant des patates ou en coupant une tranche de bœuf, et la plaie restait suppurante pendant des semaines.
Fin janvier, les jambes de M. Hoar avaient doublé de volume. Il a dû emprunter des culottes crasseuses à des camarades plus corpulents que lui pour ne pas se retrouver tout nu pendant les heures de service. Ses douleurs articulaires l’empêchaient de dormir la nuit venue. Début mars, le moindre mouvement lui était un supplice.
Durant tout ce mois de mars, il a refusé de garder le lit de l’infirmerie de l’Erebus, prétendant regagner sa couchette et assurer son service auprès du capitaine Fitzjames. Ses cheveux blonds étaient poisseux de sang en permanence. Ses bras et ses jambes bouffis avaient l’aspect de la pâte à pain. Je constatais chaque jour que sa peau perdait en élasticité ; une semaine avant que le navire ne sombrât sous la banquise, je laissais en pressant son épiderme une marque indélébile, qui se marbrait et s’étendait pour se fondre dans le manteau d’Arlequin de ses autres hématomes.
À la mi-avril, le corps tout entier de M. Hoar était devenu une plaie difforme et boursouflée. Son visage et ses mains étaient décolorés par la jaunisse. Ses yeux étaient d’un jaune vif que faisait encore ressortir le sang suintant de ses sourcils.
Bien que mes aides-soignants et moi-même ayons veillé à le retourner plusieurs fois par jour, nous avons constaté en lui faisant évacuer l’Erebus qu’il était couvert d’escarres, lesquelles avaient évolué en ulcères brun-pourpre qui ne cessaient de suppurer. De part et d’autres de son nez et de sa bouche, son visage était marbré d’ulcères dont suintait un mélange de sang et de pus.
Le pus d’un malade scorbutique exhale une odeur des plus atroces.
Le jour où nous avons transporté M. Hoar au camp Terror, il avait perdu toutes ses dents excepté deux. Et dire que, le jour de Noël, son sourire était le plus juvénile, el plus radieux de toute l’expédition !
Ses gencives ont noirci et se sont rétractées. Il n’émerge de l’inconscience que quelques heures par jour, des heures dont chaque seconde lui est une agonie sans nom. Lorsque nous tentons de le nourrir à la cuillère, il monte de sa bouche une odeur insoutenable. Comme nous n’avons pas la possibilité de laver nos serviettes, nous avons drapé sa couchette dans un carré de toile que son sang a teinté de noir. Ses vêtements crasseux et roidis par le gel sont encroûtés de sang et de pus séchés.
Si terrible que soient son aspect et les souffrances qu’il endure, il y a  plus terrible encore : Edmond Hoar risque de survivre dans cet état – ou plutôt : en voyant son état empirer chaque jour – pendant des semaines, voire des mois. Le scorbut est un assassin insidieux. Il torture longuement ses victimes avant de leur accorder la paix du trépas lorsque le malade est près de succomber, il est fréquent que ses parents les plus proches ne parviennent pas à le reconnaître, et lui-même est diminué mentalement qu’il ne les reconnaît pas davantage. »

Dan Simmons, Terreur (2007)
Traduction de Jean-Daniel Brèque, éd. Robert Laffont

 

 

Pourtant, si les marins de Magellan souffrent du scorbut (et peut-être aussi du béribéri, due à une carence en vitamine B1, provoquant insuffisance cardiaque et troubles neurologiques), ils vont être relativement épargnés par les formes les plus extrêmes et peu d’hommes vont mourir de maladie durant la traversée du Pacifique. Onze précisément, entre la sortie du détroit (fin novembre) et l’arrivée aux Philippines (mi-mars) ; onze décès auxquels il faut ajouter le Patagon Pablo capturé à San Julián et le Brésilien embarqué à Santa Lucia. [13]
Cela, ils le doivent au céleri sauvage récolté dans le détroit, et dont ils ont fait des conserves au vinaigre ; céleri doux notamment riche en vitamine C. Et il est certain qu’au moment où ils le ramassèrent, les hommes ne s’imaginaient pas que ce banal légume allait leur sauver la vie.

 

Parmi les personnes qui succombent lors de la traversée, et au cours de toute la circumnavigation en général, on compte finalement peu de mousses. Et il peut sembler étonnant que des enfants ou des adolescents aient survécu à l’enfer de ce voyage étalé sur trois ans.
Le Cdt Olivier Prunet propose trois explications. D’abord, les mousses ne participent pas aux combats (ce qui aura surtout de l’importance lors du séjour aux Philippines et en Indonésie). Ensuite, nombre d’entre eux se trouvaient à bord avec leurs pères qui auraient partagé leurs rations. Enfin, plus petits, ils devaient être plus capables de se faufiler dans les recoins des navires pour capturer des rats. [14]

 

 

Concernant la route empruntée, il a souvent été dit que Fernão de Magalhães ne savait pas réellement où il allait, et même qu’il était perdu. En effet, l’archipel des Moluques se trouvant plus ou moins sur l’équateur, il lui aurait suffi dès le 13 février de naviguer plein ouest ; ce qu’il ne fit pas. Il semble que tout ceci ne soit que des calomnies véhiculées à l’origine principalement par les Portugais, qui ne lui avaient pas pardonné sa « traitrise » [c’est clair ou il vaut mieux dire qu’ils lui en veulent de bosser pour l’Espagne ?] et ont cherché à le dévaloriser.
S’il est vrai que Magellan ne s’est jamais rendu aux Moluques mêmes, il avait néanmoins navigué dans les eaux indonésiennes et possédait une bonne idée de leur localisation. En 1512, au sein de la flotte d’Antonio de Abreu, il avait exploré la zone, et notamment les îles Ambon et Banda (qui sont situées tout au sud de l’archipel des Moluques, alors que l’île où vit son ami Francisco Serrão, Ternate, se trouve tout au nord). [15]
Le Portugais était également un excellent navigateur, reconnu en son temps ; et comme en témoigne le récit de Pigafetta, le capitán general savait corriger les variations de compas. Et il pouvait en plus compter sur l’aide précieuse d’Andrés de San Martín, brillant pilote et astronome. [16]
Enfin, la taille du globe terrestre était connue depuis l’Antiquité, Ératosthène de Cyrène l’ayant calculé avec une remarquable précision vers -230. [17] Et bien qu’il n’ait qu’une idée imparfaite de la position des Moluques, il avait une bonne idée de la taille du Pacifique et de la distance à parcourir. Cependant, il n’imaginait sans doute pas que l’océan serait aussi « vide », puisqu’ils ne rencontrèrent que deux îles « infortunées » et qu’ils ne purent avitailler durant les trois mois de la traversée.

 

Différentes hypothèses peuvent expliquer le choix de cette route.

Magellan, sachant la route encore longue, aurait cherché un endroit où s’approvisionner, surtout en eau potable.
Pensant le Pacifique sud « vide » de terres, il aurait espéré que le Pacifique nord soit différent.
D’après le Routier du pilote génois (attribué à Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni), ils auraient cherché un endroit ou avitailler car ils savaient que les Moluques ne pourraient leur fournir les provisions espérées. [18] En effet, une rumeur courait à l’époque sur le fait que les denrées étaient rares dans ces îles, et qu’il était impossible de s’y ravitailler. Cependant, Magellan ne pouvait ignorer que cette information était erronée (S’il ne l’avait su lui-même directement, Francisco Serrão, qui vivait à Ternate, l’en aurait fatalement informé). Pour Jean Denucé et José Maria de Queirós Veloso, il est possible que le Portugais ait utilisé cela comme prétexte pour convaincre ses marins de continuer vers le nord-ouest. [19]

Une autre hypothèse, soulevée par l’historien portugais José Maria de Queirós Veloso, est la volonté de conquérir un maximum de territoires. Dans la capitulación signée par Carlos Ier le 18 mars 1518,  il est stipulé qu’au-delà de six îles découvertes, Fernão de Magalhães pourrait en choisir deux dont il toucherait des revenus. [20] Il était donc important de trouver autant d’îles que possible, mais qui possédaient un réel potentiel d’exploitation (contrairement aux îles Infortunées).

Enfin, Magellan aurait surtout cherché à éviter de croiser une flotte portugaise en fonçant directement aux Moluques. Ses équipages à bout de forces n’auraient opposé aucune résistance aux navires lusitaniens, qui de surcroît connaissaient très bien la région. (Ce qui aurait été judicieux, dans la mesure où Jean III le Pieux (João III o Piedoso), roi du Portugal, avait dépêché sur place une escadre commandée par Antonio de Brito, afin justement de stopper l’expédition de Magellan ; chose que ce dernier ignorait à ce moment-là).

 

Dans leur course vers le nord, Pigafetta note qu’il « [rangèrent] les côtes de deux îles très-élevées, dont l’une est par les 20 degrés de latitude méridionale, et l’autre par les 15 degrés. La première s’appelle Cipangu, et la seconde Sumbdit-Pradit ». [21]
« Cipangu (Cipango) » désigne le Japon (nom donné à l’île par Marco Polo), et « Sumbdit-Pradit » (possible corruption de Septem Cidades ou Septe Cidade) serait une île de la côte chinoise.
Or, la flotte n’est jamais allée par là et le Lombard ne peut avoir commis une telle erreur. Il faut donc peut-être interpréter ses écrits : il ne dit pas qu’ils y sont allés, mais imagine qu’ils ne sont pas passés très loin, par rapport aux informations dont il dispose sur la localisation de la flotte et celle, très approximative, des deux îles. Dans la réalité, ils ne passeront jamais à moins de 2 000 km (1 080 NM) des côtes nippones.

 

 

Du samedi 23 au jeudi 28 février 1521
Océan Pacifique – Îles Marshall

Du 23 au 28 février 1521, la flotte va pour ainsi dire contourner les îles Marshall, et il est étonnant qu’ils n’aient aperçu aucune terre à ce moment-là. En tout cas, il n’en est fait mention nulle part.
Pourtant, entre le 23 et le24, ils vont même passer entre les atolls de Bikar (au nord) et Utirik (au sud), les deux n’étant séparés que d’à peine 100 km (54 NM).
Les jours suivants, ils vont presque longer les atolls de Rongerik et Rongelap (24-25), celui de Bikini (25-26) et celui d’Eniwetok (26-27). [22]

Le 28, ils atteignent leur latitude la plus septentrionale. D’après Albo, ils se trouvent à 13°N ; selon Antonio de Brito, à 12°N ; pour le Portugais anonyme (probablement Vasco Gómez Gallego), 10-12°N.
À partir de là, et pour les six jours suivants, les navires vont voguer plein ouest pour atteindre la Isla de los Ladrones (île des Larrons), aux Mariannes, le mercredi 6 mars 1521.

 

 

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[1] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.12 : « A los 13 del dicho [Febraro], al Noroeste, en 0º 30’ de la parte del Norte de la Línea [Ecuador] en que nos hallamos ».

[2] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.300
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.483

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.37 ; Charton p.293)

[4] Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps
Il n’indique pas la longitude du 13 février 1521, mais il est possible de se servir de l’île Niue (169,82°W) et de l’atoll Johnstone (169,48°W) comme points de repère.

[5] Elle ne se trouve pas à proprement parler à l’antipode de son point de départ. Sanlúcar de Barrameda se situe par 36,77°N et 6,35°W ; en traçant une droite à travers le centre de la Terre, on arrive à une position de 36,77°S 173,65°E, soit à une centaine de km WNW de Auckland (Nouvelle-Zélande).

On notera aussi que nombre des îles qui jalonnent leur route (mais qu’ils ne rencontrent pas), sont déjà habitées à l’époque (les Kiribati le sont par exemple depuis environ 2 000 ans, les îles Marshall depuis probablement la même période) ; le territoire n’est donc pas véritablement inconnu.

[6] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.36 ; Charton p.292)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.303-304
Peillard, Magellan/Antonio Pigafetta (1984), p.127

À noter que Jean Denucé, citant Pigafetta, parle de 50, 60 ou 70 lieues. Mais dans l’édition 2012 (Civiliter) du journal de Pigafetta est juste mentionné « sesenta a setenta » (60-70).
Léonce Peillard parle lui de 50-60 lieues, ne mentionne pas la chaîne tracté à la proue, mais par contre un vent venant de l’arrière ou de bâbord. Son travail étant une traduction annotée du manuscrit de Pigafetta, nous ignorons d’où proviennent à ces informations.

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.36 ; Charton p.292 ; Peillard p.126)
Édouard Charton note, avec sans doute une pointe d’ironie, que « Queiros, M. de Bougainville et Cook, n’ont certainement pas été si heureux ».

[9] Il faudra en effet attendre un demi-siècle, et l’expédition de Francis Drake (1577-1580), pour que des navires effectuent une nouvelle circumnavigation (même si la mission originelle consistait à attaquer les comptoirs espagnols situés sur la côte Pacifique de l’Amérique).

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.35 ; Charton p.291 ; Peillard p.126)
Zweig, Magellan (1938), p.201-202

[11] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.35-36 ; Charton p.291-292 ; Peillard p.126)

[12] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.196

[13] Pigafetta indique de 19 personnes meurent du scorbut (dont le Patagon et le Brésilien), mais sans préciser sur quelle période. Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.36 ; Charton p.292 ; Peillard p.126)
Zweig parle simplement de 19 décès. Zweig, Magellan (1938), p.202-203
Le Cdt Prunet parle lui de 50 morts, ce qui est très exagéré. Cdt Prunet, Colloque Magellan (2012)
Denucé indique 7 décès entre le détroit et l’île des Larrons, ce qui est légèrement sous-estimé. Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.305
Queirós Veloso indique 8 décès de marins + 2 indigènes entre la sortie du détroit et le passage de l’équateur, soit 10 au total sur cette période, ce qui est conforme aux sources d’époque. Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.487

[14] Cdt Prunet, Colloque Magellan (2012)
Durant la transcription de son colloque du 2 mai 2012, le Cdt Prunet précise que « pour Diego Callego (sic), il est sûr que son père lui a donné  ses  rations ». Or, Diego Gallego, qui a survécu au voyage, était un matelot de la Victoria, dont les parents étaient décédés bien avant qu’il n’embarque. Il fait plus certainement référence à Vasquito, page ou mousse de la Victoria, survivant de l’expédition et fils du pilote Vasco Gallego, qui décède lui dans le Pacifique, le 28 février 1521.

[15] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.484 & 505

[16] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.37 ; Charton p.293)
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.486

Il est possible que les différences de localisation des îles San Pablo et Tiburones soient justement dues à des erreurs de relevés de la part des marins. Témoin, ce passage du journal de Pigafetta (traduction Édouad Charton) :
« Lorsque nous fûmes en pleine mer, le capitaine général indiqua à tous les pilotes le point où ils devaient aller, et leur demanda quelle route ils pointaient (1) sur leurs cartes. Tous.lui répondirent qu’ils pointaient selon les ordres qu’il.leur avait donnés ; il répliqua qu’ils pointaient à faux, et qu’il fallait aider l’aiguille, parce que, se trouvant dans le sud, elle n’avait pas, pour chercher le véritable nord, autant de force qu’elle en avait du côté du nord même ».
(1) Pointer, c’est se servir de la pointe d’un compas pour trouver l’aire de.vent qu’il faut faire pour arriver au lieu où l’on veut aller, le nord étant connu par le moyen de la boussole. Aider l’aiguille, c’est ajouter ou diminuer des degrés à sa direction pour avoir la vraie ligne méridienne (…) [note d’Édouard Charton].

[17] Et ce, à l’aide de deux bâtons plantés dans le sol, l’un à Alexandrie, l’autre à Syène (Assouan), et dont il observa l’ombre lors du solstice d’été. Et bien que ne disposant que d’une valeur arrondie de la distance entre les deux villes (a priori obtenue grâce aux arpenteurs royaux), il obtint par calculs géométriques une circonférence de 39 375 km, soit une erreur de moins de mille kilomètres (la circonférence de la Terre, en passant par les pôles, est de 40 007,864 km)

[18] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.9

[19] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.302
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.486

[20] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.488 : « De même, pour vous accorder plus de faveur, il est de notre volonté que, des îles qu’ainsi vous découvrirez, si elles dépassent le nombre de six, lorsqu’on aura d’abord choisi pour nous les six, parmi celles qui resteront vous pourrez en désigner deux, pour lesquelles vous aurez et toucherez la quinzième partie de tout le profit et intérêt de revenus et de droits que nous en recevrons net, déduction faite des sommes déboursées ».

[21] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.37-38 ; Charton p.293 & note 5)

[22] Voir notamment les cartes :
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.295
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

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