Escale à Timor

 

* Victoria *
Fin janvier – Début février 1522
Île de Timor (Indonésie / Timor Oriental)

Après une quinzaine de jours de réparations, la Victoria quitte « Mallua » le samedi 25 janvier et gagne l’île de Timor, a priori dans la même journée.

Selon Antonio Pigafetta, ils mettent cap au SSW et parcourent 5 lieues (soit environ 30 km ou 16 NM). [1]
Selon Francisco Albo, ils partent en direction du S, parcourent 10 lieues (60 km ou 32 NM) et touchent Timor à une latitude de 9°. De là, ils vont longer la côte d’est en ouest. [2]

L’endroit où ils touchent l’île demeure très incertain.
Tout d’abord, il existe un doute sur l’identité de l’île nommée « Mallua », qui pourrait être soit Alor, soit Wetar, même si les divers éléments penchent en faveur de la première.
Ensuite, Albo indique qu’ils arrivent à hauteur d’une ville nommée « La Cueru », et longent ensuite la côte jusqu’à « Manbai », située par 9°24’S (-9,40S). [3] Pigafetta mentionne lui le village de « Amaban / Amabau ». [4] Aucun de ces lieux n’existe aujourd’hui, ni même de localité au nom approchant. Il existe cependant un peuple Mambai, mais celui-ci vit actuellement plutôt au nord-est de l’île (Timor oriental), très loin de l’endroit où Albo situe « Manbai » ; ce peuple occupait-il à l’époque d’autres endroits de l’île ?
L’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete précise que le village de « Marubay » se trouve près d’un port nommé « Batutara ». S’il existe bien une île volcanique du nom de Batu Tara dans les Petits îles de la Sonde, celle-ci se trouve au nord de Lembata, à environ 175 km (95 NM) au NNW de leur position actuelle.

Cependant, au détour de son récit, Antonio Pigafetta mentionne le village de « Balibo ». Or, il existe à l’heure actuelle une commune nommée Balibo au Timor Oriental. Celle-ci se trouve à un peu moins de 9° S et approximativement à 60 km au sud d’Alor (soit la latitude et la distance données par Albo).
Il est donc vraisemblable que la Victoria ait touché Timor dans cette région.

Carte Indonesie Petites iles Sonde Timor
Carte du Timor et des Petites îles de la Sonde (Indonésie)

 

À l’arrivée à « Amaban » (situé dans la région de Balibo), Antonio Pigafetta descend seul à terre afin de négocier des vivres avec le chef du village. Celui-ci accepte de leur céder divers animaux, mais les deux hommes ne peuvent s’entendre sur les marchandises qui seront données en échange, le Lombard estimant les prétentions de l’indigène excessives. [5]

Les Espagnols décident alors de prendre en otage le chef du village de Balibo : celui-ci était pourtant venu à bord avec son fils « en toute bonne foi ». Le prix de sa libération est fixé à six buffles, dix cochons et dix chèvres. Le chef indigène donne l’ordre d’amener les bêtes et leur fournit au final cinq chèvres, deux cochons et sept buffles.
Souhaitant sans doute apaiser les tensions et éviter quelques représailles, les Européens libèrent le chef en lui offrant divers présents (un drap indien tissé de soie et de coton, des haches et coutelas indiens, des couteaux européens, et des miroirs). [6]

 

Timor est connue pour son bois de santal, l’île en faisant un large commerce avec toute l’Asie mais aussi les Portugais. Pigafetta entend dire par les locaux que ceux-ci tombent systématiquement malades lorsqu’ils coupent les arbres ; mal qu’ils attribuent à un démon, dont l’apparition, quoique très polie, provoque une telle peur qu’elle rend malade. [7]
Léonce Peillard pense que cela est dû aux émanations produites par le santal lorsqu’on le coupe (mais sans préciser explicitement que cela cause des troubles). [8]
Les marins occidentaux croisent d’ailleurs une jonque de Luçon qui repart après avoir chargé du santal blanc. [9]
Selon le chroniqueur espagnol Antonio de Herrera y Tordesillas, Juan Sebastián Elcano aurait fait charger du santal blanc et de la cannelle à Timor. [10] On peut émettre un léger doute à ce sujet car, lors du départ de Tidore, Elcano avait fait décharger des clous de girofle pour alléger une nao Victoria déjà usée par le voyage.

Pigafetta rapporte dans son journal différentes légendes, précisant qu’il ne fait que relayer les dires d’un des maures capturés à Bornéo qui aurait tout vu (ce dont on peut légitimement douter).
Si toutes appartiennent plus au folklore destiné à amuser les étrangers, l’une d’elles est particulièrement intéressante : celle du garuda, un oiseau gigantesque, capable d’emporter des buffles, pondant des œufs énormes et qui vit dans un arbre aux fruits plus gros que des melons d’eau. Il faudra attendre plus de trois siècles pour que le zoologiste français Isidore Geoffroy Saint-Hilaire identifie l’animal comme l’Æpyornis, ou Oiseau-éléphant, un oiseau proche des autruches ou des émeus, vivant exclusivement à Madagascar. [11] Ainsi, à travers des légendes véhiculées par les navigateurs, les habitants d’Indonésie « connaissaient » un animal vivant à plus de huit mille kilomètres de chez eux.

L’observateur lombard note que la maladie de Saint-Job sévit dans tout l’archipel, et particulièrement à Timor, où on la nomme for franchi.
Plusieurs auteurs estiment qu’il s’agit de la syphilis, mais aucun consensus ne se dégage ; certains penchent pour la lèpre, d’autres pour la gale. [12] Toutes sont plausibles dans la mesure où les Chrétiens invoquent Saint Job pour les maladies de peaux en général.
Selon Édouard Brissaud (médecin des hôpitaux de Paris, 1852-1909), la syphilis était plutôt connue comme « le mal de Job », la maladie désignant a priori indifféremment la lèpre, la gale ou la vérole (syphilis). [13]

 

 

Vers la fin du séjour, aux alentours du mercredi 5 février 1522, divers récits racontent qu’une rixe (peut-être une mutinerie) aurait éclaté, faisant plusieurs blessés. [14]
A l’issue de cette dernière, et a priori pour échapper à la punition, Martín de Ayamonte et Bartolomé de Saldaña désertent le navire à la nuit tombée et gagnent la terre à la nage. [15]

L’origine de cette rixe n’est pas précisée, mais peut être devinée.
Il semble qu’à ce moment-là, et malgré les réparations effectuées à « Mallua », la Victoria se trouvait dans un piteux état et prenait l’eau de toutes parts, obligeant l’équipage à pomper jour et nuit. [16] Ce qui n’aurait pas manqué d’inquiéter les marins avant d’entamer la traversée de l’océan Indien.
Miguel de Rodas et Francisco Albo (marins grecs, respectivement maître de bord et pilote) voulaient passer par Malacca pour atteindre les Maldives et y effectuer des réparations, mais Juan Sebastián Elcano refusa. [17]
Il est donc possible que les marins se soient querellés au sujet de la route à suivre, voire qu’Elcano ait dû user de la force pour asseoir son autorité.

La date de la défection des deux hommes est fixée au mercredi 5 février 1522 par les documents d’époque.

 

La date du départ de Timor est également incertaine.
Selon l’historien belge Jean Denucé, la Victoria quitte « Mambay » le samedi 8, et longe la côte jusqu’au mardi 11. Il s’appuie sans doute sur le fait qu’à partir du 8 février, Francisco Albo recommence à prendre des relevés de position quotidiens. Antonio Pigafetta raconte lui qu’ils quittent Timor le mardi 11 février [18] ; le journal d’Albo n’indique rien de marquant à cette date.
La version du journal de Pigafetta proposée par Léonce Peillard apporte d’autres éléments : « le mardi de la nuit, venant de mercredi onzième jour de février mil cinq cent vingt-deux, nous, partis de l’île de Timor, entrâmes en la grande mer nommé Laut Chidol ». [19] Le texte semble dire que le 11, ils sont déjà partis de Timor. Cependant, le 11 février 1522 est un mardi ; donc soit le texte n’est pas clair pour nous, lecteurs du XXIe siècle, ou bien Pigafetta s’est trompé de jour (peu avant, il avait pourtant parlé du « samedi 25 janvier », ce qui est juste).

Laut Chidol (ou Lantchidol) est un terme austronésien désignant le bras de mer ou détroit situé entre l’Indonésie et l’Australie. Il signifie simplement « Mer du Sud ». [20]

Carte Lantchidol Visscher 1649 LaTrobe-79
Claes Jansz Visscher. N.J.Visscheri Tabularum Geographicarum Contractarum Libri Quatuor Denuo Recogniti (1649). (Source : La Trobe Journal n°79 (2007))

 

 

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________

[1] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.135 ; Charton p.344)

[2] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.19

[3] Jean Denucé les nomment « Querci » et « Mambay ». Pour Navarrete, la seconde est « Marubay »
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.352

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.135 ; Charton p.345)

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.135-136 ; Charton p.344-345)

[6] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.136 ; Charton p.345)

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.137 ; Charton p.346)

[8] Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.232 note 235

[9] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.137 ; Charton p.346)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.353

[10] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.353 (citant Herrera, Historia General de los Hechos de los Castellanos en las Islas i Tierra Firma del Mar Oceano (1601-1615))

[11] Charton, Voyageurs anciens et modernes – T.3 : Voyageurs modernes, quinzième siècle et commencement du seizième – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.342 note 2

[12] Jean Denucé indique que l’on a longtemps identifiée la lèpre à la syphilis.
D’après Léonce Peillard, les ulcères provoqués par la syphilis étaient à l’époque attribués à la saleté, car ils rappelaient les représentations de Job, étendu sur son tas de fumier.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.353 note 3
Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.233 note 236

[13] Brissaud, Histoire des expressions populaires relatives à l’anatomie, à la physiologie et à la médecine (1892), p.240 note 2 (lien)

[14] Jean Denucé dit que « La liste officielle des morts ne mentionne pas les exécutions dont parle Pigafetta (…) » ; or, aucune des différentes versions du récit de Pigafetta en ma possession ne mentionne cela.
Bernal, Declaración de las personas fallecidas en el viaje al Maluco (2014), #80 & #81
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.96-97
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.353 (citant Herrera, Historia General de los Hechos de los Castellanos en las Islas i Tierra Firma del Mar Oceano (1601-1615), dec. III, lib. IV. cap. I ; Gomara, Historia general de las Indias, con todos los descubrimientos y cosas notables que han acaesido en ellas desde que se ganaron hasta agora (1553), cap. XCVIII ; Oviedo, La Natural hystoria de las Indias (1525), lib. XX, cap. II)

[15] Dans le récit qu’il fera à Jorge de Albuquerque, Ayamonte raconte que Saldaña et lui ont été abandonnés.
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.8

[16] Ayamonte précise « douze fois par jour et douze fois par nuit » (Y la nao, cuando partió de Timor, daba a la bomba doce veces de día y doce veces de noche).

[17] La date exacte de cette dissension est inconnue. Pour plus d’informations, se reporter au billet « Départ de la Victoria ».

[18] Propos repris par l’historien américain Laurence Bergreen.
Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003)

[19] Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.239

[20] Selon B.C. Donaldson, ce nom pouvait aussi désigner la Mer de Chine du Sud (l’auteur précise que les Hollandais étaient souvent assez peu regardant sur les appellations)
Prescott, A Little Master’s Piece (2007), in La Trobe Journal n°79, p.37 & p.39 (La Trobe est une revue de la Bibliothèque de l’état de Victoria, située à Melbourne)
Donaldson, In Search of a Sea: the Origins of the Name Mare Lantchidol (19888), in The Great Circle Vol. 10, No. 2, p. 136-148
Institute for Maritime and Ocean Affairs (IMOA, Philippines)

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