Au lever du jour, il est probable que Magellan ignore encore ce qui s’est passé durant la nuit. [1]
Un message lui est envoyé (par Juan de Cartagena ou Gaspar de Quesada, suivant les sources), dans lequel les mutins l’informent s’être révoltés à cause du mépris avec lequel ils étaient traités, mais affirment accepter de reconnaître son autorité si le capitán general accepte leurs conditions : « l’accomplissement des ordonnances de Sa Majesté rendues, en leur faveur, et s’opposant à ce que [Magalhães] les maltraitât ». [2] Le Portugais accepte d’entendre leurs revendications et leur demande d’envoyer un émissaire sur la Trinidad ; ceux-ci refusent, par peur d’être maltraités, et exigent que l’entrevue se déroule sur le San Antonio. [3]
Dimanche 1er avril 1520 Puerto San Julián (Argentine)
La flotte est ancrée en baie de San Julián. Il y fait froid, notamment à cause du vent. [1] De plus, la durée du jour est réduite sous ces latitudes, [2] sans compter que le soleil peut être caché par les nuages. Et c’est un hivernage de quatre mois qui s’amorce. Au sein des équipages, le moral est au plus bas.
Après un mois de navigation dans des conditions épouvantables (vent fort, mer houleuse, pluie), et durant lequel le ciel perpétuellement voilé ne permet pas de relever la position des navires, l’armada arrive dans une petite crique qu’ils nomment Bahía San Julián.
L’endroit est relativement abrité et Magellan décide de marquer une pause dans le voyage et d’attendre le retour du printemps pour repartir (pause qui leur servira également à réparer les navires, qui ont beaucoup souffert).
Ce choix semble de bon sens aux vues des difficultés rencontrées jusqu’ici, de celles à venir en poursuivant vers le sud. Et ce, même si le passage vers l’ouest ne se trouve en réalité plus très loin (~300 km (162 NM), quasiment rien au regard des presque 12 000 km (6 480 NM) déjà parcourus [1] ).
En effet, Puerto San Julián se trouve à une latitude de 49°28’S ; au-delà, ils vont entrer dans les Cinquantièmes Hurlants, une zone non-encore identifiée comme telle car personne n’est jamais descendu si loin au sud. Les conditions météorologiques y sont encore pires que celles affrontées dans les Quarantièmes Rugissants, depuis leur départ de la Bahía de San Martín (Golfe San Matías) un mois plus tôt. [2] Un dicton marin résume les choses : « Sous 40 degrés, il n’y a plus de lois, mais sous 50 degrés, il n’y a plus de Dieu ». [3]
Carte de l’Argentine, avec la baie de San Julian & le Détroit de Magellan
Lundi 27 février 1520 Quelque part sur la côte argentine (~44°S)
Trois jours après l’exploration du Golfe San Matías (Argentine), l’armada effectue une nouvelle halte dans une baie qu’ils nomment Bahía de los Patos. Cette « baie des canards » est ainsi nommée car les explorateurs y trouvent de très nombreux manchots, d’une espèce inconnue jusqu’alors, qui seront plus tard nommés Manchots de Magellan (Pingüinos de Magallanes). [1]
Si certaines sources [2] penchent pour ce qui est aujourd’hui la Bahía Camarones (Argentine, 44°48’S) [3], les relevés du pilote Francisco Albo semblent plutôt pointer la baie située au nord du Punta Tombo (44°02’S). [4]
L’endroit n’est pas particulièrement accueillant, avec son terrain plat, dénué d’arbres, et où personne ne semble habiter, comme le décrit Albo dans son journal de bord. [5]
Néanmoins, les équipages capturent huit otaries (« loups de mer »), dont Pigafetta note la férocité ; tout le contraire des manchots, tellement nombreux et peu farouches que les marins en font provision pour les cinq navires en moins d’une heure. [6]
La flotte repart, mais semble rencontrer du mauvais temps car le 29 février, Albo indique qu’il ne peut pas faire de relevé de position durant deux jours, le soleil étant voilé. [7]
Est-ce à cause de la fameuse tempête de trois jours, mentionnée notamment par Pigafetta sans qu’il ne soit réellement possible de la dater ? [8]
Carte de l’Argentine, avec le Punta Tombo, le Cabo Raso et la Bahía Camarones
Une deuxième chasse à l’otarie est parfois mentionnée, mais sans réelles précisions quant au lieu et à la date.
Celle-ci pourrait avoir eu lieu le mardi 28 février dans la Caleta Rasa ou la Bahía Vera, situées de part et d’autre du Cabo Raso (44°20’S). Ce jour-là, Albo pointe une position à 44°21’S. Les localisations de la flotte les 27 et 28 sont très proches l’une de l’autre, ce qui pourrait indiquer qu’elle s’est effectivement arrêtée deux fois. Mais elle aurait aussi simplement pu être ralentie par les conditions météorologiques.
Un autre arrêt sera apparemment effectué à la Bahía de los Trabajos. Mais la date et le lieu sont difficiles à identifier.
Le journal de Francisco Albo n’en fait pas mention et il n’existe aucune note entre le 2 mars et le 24 août (le ciel est demeuré voilé jusqu’à l’arrivée à San Julián le 31 mars, puis la flotte est demeurée dans la baie jusque fin août). [9]
Léonce Peillard précise qu’une violente tempête, la plus forte, a eu lieu dans cette baie. [10]
Selon Stefan Zweig, le nom donné à la baie (« baie des labeurs ») ferait référence aux « souffrances qu’y endurèrent les équipages ». [11]
Enfin, certaines sources la situent comme l’actuelle Bahía Desvelos (48°19’00S), située elle beaucoup plus au sud. La date du 29 mars avancée par certains serait alors plausible. [12]
La Casa de Contratación s’interrogera d’ailleurs sur ces trop nombreux arrêts. Dans les entretiens réalisés le 18 octobre 1522 pour le compte du roi, l’alcade Sancho Díaz de Leguizamo posera directement la question aux rescapés de la Victoria. [13]
De manière générale, l’avancée se fait de plus en plus difficile à cause du mauvais temps et du froid. En effet, depuis qu’elle a quitté la Bahía de San Martín (Golfe San Matías), la flotte est entrée dans les Quarantièmes Rugissants, une zone de grosse mer et de vents particulièrement violents située entre les 40e et 50e parallèles.
Entre le Río de Solís (Río de la Plata) et San Julián, il va s’écouler deux mois, ce qui constitue un délai bien trop long pour couvrir la distance qui sépare les deux lieux.
[1] Le manchot lui-même n’était peut-être pas un animal inconnu. En effet, le Manchot de Magellan est apparenté au Manchot du Cap, que l’on trouve en Afrique du Sud et en Namibie. Il est donc possible que certains marins en aient croisé lors de voyages en Afrique ou vers les Indes, via le Cap de Bonne Espérance.
[3] L’endroit abrite aujourd’hui une réserve naturelle, le Cabo Dos Bahías (EN).
[4] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.7 : « (…) y así vino a ser nuestra altura 44º (…) ».
[5] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.7 : « (…) y en la dicha tierra no hay gentes, mas es muy buena tierra y lindos campos sin árboles, y muy llana tierra ».
[6] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.20 ; Charton p.279 ; Peillard p. 109)
[7] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.7 : « (…) y después estuvimos dos días que no lo pudimos tomar ».
En réalité, il ne va pas pouvoir effectuer de relevé uniquement le 1er mars, mais il s’écoule bien 48 heures (2 jours) entre les relevés du 29 février et du 2 mars.
[8] Léonce Peillard parle lui des « environs du 27 février »
Peillard, Magellan/Antonio Pigafetta (1984), p.309 note 45
[9] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.7 : « (…) y despué no tomamos más el Sol hasta que fuimos en un puerto llamado San Julián, y allí entramos el postrer día de marzo, y allí estuvimos hasta el día de San Bartolomé, que es a 24 del mes de agosto (…) ».
[13] Bernal, Interrogatorio tras la aventura (2014), p.6 : « Quinta pregunta – A qué causa se detuvo Fernando de Magallanes tanto tiempo en los puertos que entraba, que estuvo en el uno ocho o nueve meses gastando los mantenimientos, y en el otro quatro o cinco sin hacer ningún rescate ni provisión, y perdía el tiempo de la navigación ? ».
( « Cinquième question – Pour quelle raison Fernando de Magallanes est-il resté autant de temps dans les ports où il est entré, pourquoi a-t-il passé huit ou neuf mois dans l’un à gaspiller les vivres, et quatre ou cinq dans l’autre sans faire aucune réparation ni aucun avitaillement, et pourquoi a-t-il perdu du temps dans la navigation ? »).
Vendredi 24 février 1520 Golfe San Matías (Argentine)
Peu après avoir quitté l’embouchure du Río de la Plata, la flotte essuie une violente tempête au niveau du Cabo Corrientes (38°01’S). D’après le routier du pilote génois, les navires sont obligés de gagner le large pour éviter de s’échouer sur les bancs de sable qui jalonnent le littoral. Ils doivent attendre deux ou trois jours avant de pouvoir se rapprocher de nouveau de la côte américaine. [1]