La mutinerie de Pâques : 2e jour

 

Lundi 2 avril 1520
Puerto San Julián (Argentine)

Au lever du jour, il est probable que Magellan ignore encore ce qui s’est passé durant la nuit. [1]

Un message lui est envoyé (par Juan de Cartagena ou Gaspar de Quesada, suivant les sources), dans lequel les mutins l’informent s’être révoltés à cause du mépris avec lequel ils étaient traités, mais affirment accepter de reconnaître son autorité si le capitán general accepte leurs conditions : « l’accomplissement des ordonnances de Sa Majesté rendues, en leur faveur, et s’opposant à ce que [Magalhães] les maltraitât ». [2] Le Portugais accepte d’entendre leurs revendications et leur demande d’envoyer un émissaire sur la Trinidad ; ceux-ci refusent, par peur d’être maltraités, et exigent que l’entrevue se déroule sur le San Antonio. [3]

Fernão de Magalhães ne peut accéder à cette dernière demande. Le San Antonio est le navire qui compte le plus de Portugais à son bord [4] et il est à présent aux mains de l’adversaire ; Magellan ne peut donc plus compter sur le nombre pour renverser la mutinerie, et se rendre là-bas reviendrait à se livrer à l’ennemi.
De plus, le ton employé dans la missive est irrévérencieux, et il a vraisemblablement déjà compris que les mutins ne comptaient nullement se soumettre. Les mots auraient été les suivants : « Si jusqu’ici on l’avait appelé Votre Grâce, on l’appellerait Votre Seigneurie et on lui baiserait les pieds et les mains ». [5] Cette fois-ci, Magellan ne renvoie pas le messager.

Gonzalo Gómez de Espinosa, l’alguazil de la flotte, utilise au contraire le canot pour rejoindre la Victoria, accompagné de cinq ou six hommes [6] (possiblement déguisés en simples matelots, leurs armes cachés sous les plis des vêtements [7] ). En accostant, il informe les marins qu’il est porteur d’un courrier confidentiel à l’attention de Luis de Mendoza. Espinosa est présenté au capitaine (possiblement dans sa cabine, à cause du caractère confidentiel du message [8] ). L’Espagnol décachette et lit la missive (qui le convoque sur le navire amiral, la Trinidad [9]), ne pouvant s’empêcher de laisser transparaître un léger sourire (il aurait également ajouté : « On ne me fera pas aller là-bas (No me tomara alla) »). C’est ce moment d’inattention que choisit l’alguazil pour le poignarder au niveau de la gorge (suivant les  sources, ce coup lui est fatal [10] ou bien l’un des membres du commando lui assène ensuite un coup de couteau à la tête [11] ).
Le Routier du pilote génois (Roteiro del pilota genovese) confirme qu’Espinosa a été envoyé, non pour remettre un courrier, mais bien dans le but de tuer Mendoza. [12]
Dans le même temps, et dans la plus grande discrétion, une autre chaloupe s’était approchée de la Victoria, avec à son bord Duarte Barbosa et une quinzaine d’hommes armés. L’équipage du navire n’oppose aucune résistance (soit parce que leur capitaine vient d’être assassiné et ils ne veulent pas connaître le même sort ; soit parce qu’ils sont demeurés fidèles à Magellan). [13]
Le pavillon de Magalhães est hissé, l’ancre relevée, et la Victoria rejoint la Trinidad et le Santiago. [14] Les trois vaisseaux barrent désormais la sortie de la baie.

 

 

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________

[1] Ce que suggère Stefan Zweig. L’auteur précise qu’un canot doit, comme chaque matin, aller à terre chercher du bois et de l’eau douce. L’embarcation accoste le San Antonio, qui a l’habitude de fournir des hommes pour cette tâche ; mais on leur répond que le navire ne répond désormais plus qu’aux ordres de Quesada. Le canot repart prévenir Magellan.
Si ces faits sont crédibles, le livre de Zweig est largement romancé et aucune autre source ne vient corroborer cela.
Zweig, Magellan (1938), p.162

[2] Citation de Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.285-286 note 2

[3] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.41-42
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.474
Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5 : « El cual les envió a decir que fuesen a su nao, y que él les oiría y haría lo que fuese razón, y ellos les enviaron a decir que no osarían ir a su nao, porque no los maltratarse, y que viniese a la nao San António, donde se juntarían todos y harían lo que les mandase ».

[4] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.42

[5] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.474 note 1
Ces mots sont cités dans un courrier de Juan López de Recalde (comptable de la Casa de Contratación) à Juan Rodríguez de Fonseca (évêque de Burgos et promoteur du voyage), et faisant suite aux témoignages des déserteurs du San Antonio (rentré en Espagne le 8 mai 1521).
Ceux-ci auraient été confirmés par Martín de Ayamonte (mousse de la Victoria) lors de son interrogatoire par Jorge de Albuquerque, le 1er juin 1522 à Malacca.

Selon Stefan Zweig, le courrier, apparemment intitulé « supplicacion » [mot qui n’existe pas en espagnol, « supplique » se disant « súplica »], aurait été sincère, et Magellan aurait au contraire vu dans le manque d’assurance de Quesada une raison de ne pas céder, et au contraire d’aller à l’affrontement.
Zweig, Magellan (1938), p.164

[6] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5

[7] Via Wikipedia (EN) :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.108-109

[8] Via Wikipedia (EN) :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.108-109

[9] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5

[10] Prunet, Colloque Magellan du 2 mai 2012 (2012)
Via Wikipedia (EN) :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.108-109

[11]  Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.42
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.474
Verne, Les grands voyages et les grands voyageurs. Découverte de la terre – Chapitre II : Premier voyage autour du monde (1878), p.308

[12] Sir Stanley, The First Voyage Round the World : The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874) :
« (…) he was killed in his own ship by stabs with a dagger by the chief constable of the fleet, who was sent to do this by Fernando de Magalhāes in a boat with certain men ».

[13] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.5
Prunet, Colloque Magellan du 2 mai 2012 (2012)
Verne, Les grands voyages et les grands voyageurs. Découverte de la terre – Chapitre II : Premier voyage autour du monde (1878), p.308

Seul l’historien néo-zélandais John Cawte Beaglehole indique que l’escouade de Barbosa a affronté les mutins, avec l’aide de marins de la Victoria restés fidèles à Magellan.
Beaglehole, The Exploration of the Pacific (1966)

[14] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.43
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.475

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