Début de l’hivernage à San Julián

 

Samedi 31 mars 1520
Puerto San Julián (Argentine)

Après un mois de navigation dans des conditions épouvantables (vent fort, mer houleuse, pluie), et durant lequel le ciel perpétuellement voilé ne permet pas de relever la position des navires, l’armada arrive dans une petite crique qu’ils nomment Bahía San Julián.
L’endroit est relativement abrité et Magellan décide de marquer une pause dans le voyage et d’attendre le retour du printemps pour repartir (pause qui leur servira également à réparer les navires, qui ont beaucoup souffert).

Ce choix semble de bon sens aux vues des difficultés rencontrées jusqu’ici, de celles à venir en poursuivant vers le sud. Et ce, même si le passage vers l’ouest ne se trouve en réalité plus très loin (~300 km (162 NM), quasiment rien au regard des presque 12 000 km (6 480 NM) déjà parcourus [1] ).
En effet, Puerto San Julián se trouve à une latitude de 49°28’S ; au-delà, ils vont entrer dans les Cinquantièmes Hurlants, une zone non-encore identifiée comme telle car personne n’est jamais descendu si loin au sud. Les conditions météorologiques y sont encore pires que celles affrontées dans les Quarantièmes Rugissants, depuis leur départ de la Bahía de San Martín (Golfe San Matías) un mois plus tôt. [2] Un dicton marin résume les choses : « Sous 40 degrés, il n’y a plus de lois, mais sous 50 degrés, il n’y a plus de Dieu ». [3]

Carte Argentine - San Julian & Detroit Magellan
Carte de l’Argentine, avec la baie de San Julian & le Détroit de Magellan

 

Sa décision prise, Magellan demande à ce que l’on diminue immédiatement les rations. Ceci étonne tout autant qu’il irrite les marins : les cales sont pleines de vivres et la baie regorge de poisson. Mais le Portugais anticipe l’avenir : s’il a peut-être déjà une vague idée du moment où ils vont reprendre la route, il ignore combien de temps ils vont mettre pour atteindre les Moluques. [4] Il considère donc qu’il faut économiser les provisions.
Ceci renforce le mécontentement des marins. D’autant que l’endroit est aussi inhospitalier que le reste de la côte argentine, et qu’il n’y a rien à faire d’autre qu’attendre. Le sentiment que cette aventure est inutile, et qu’ils courent juste au-devant de la mort, fait grandir en eux la volonté de rentrer en Espagne. [5]
Magellan tente de remotiver ses équipages (surtout les Espagnols) en leur racontant que leur roi sera fier d’eux et les récompensera en conséquence ; mais de leur fait peur aussi, en leur rappelant la honte qui s’abattrait sur eux s’ils faisaient demi-tour et rentraient avouer leur échec. [6]

 

Mais le principal danger vient encore et toujours des capitaines espagnols : Juan de Cartagena, Luis de Mendoza et Gaspar de Quesada. Car au-delà de la posture autoritaire du capitán general, qui ne les consulte jamais ni même ne leur indique la route à suivre, ceux-ci se montrent agacés par la lenteur du voyage (ce ne sont pas des gens de mer, et ils ne connaissent rien à la navigation et ses contraintes). [7]
Il semble qu’ils n’aient eu de cesse de convaincre les équipages de leurs navires respectifs que Fernão de Magalhães œuvre en réalité pour la couronne du Portugal, et n’a pour unique but que de les conduire vers la mort. [8] Assertion qui apparaît insensée (monter une telle expédition dans l’unique but de tuer des Espagnols), mais qui s’ancre peu à peu dans les têtes.

Parmi les personnes qui se font le relais de cette théorie se trouve Juan Sebastián Elcano. Maître de bord de la Concepción et navigateur basque expérimenté, il est probable qu’il ait eu l’oreille des marins.
Son comportement peut étonner dans la mesure où, déjà présent à Séville au moment où l’expédition s’organisait, il était apparemment « connu » sur place pour ses qualités de marins. Il a peut-être observé les préparatifs, et notamment les réparations des navires, achetés d’occasion (il aurait même supervisé celles de la Concepción selon certains). Et on ne se prépare pas ainsi pour envoyer des gens à la mort. De plus, il a pu entendre parler (et même peut-être assisté) à l’émeute déclenchée au port de Séville le 22 octobre 1518 : celle-ci avait été fomentée par Sebastián Álvarez, consul du roi du Portugal, qui cherchait à empêcher par tous les moyens Magalhães de monter son expédition.
Mais les capitaines castillans, peut-être au premier rang desquels Gaspar de Quesada, capitaine de la Concepción, auraient eu les mots pour convaincre un homme soupçonneux et peu en phase avec Magellan : en tant qu’Espagnol, Elcano se devait de suivre les ordres du Roi Carlos Ier ; des ordres que le Portugais, seul maître à bord, ne suivait plus. Son aide était donc requise pour mettre fin à cette folie. Le fait d’en invoquer au roi aurait ainsi poussé le Basque à obéir à l’injonction de son capitaine. [9] D’autant qu’Elcano s’était à l’origine engagé afin de régler une dette envers la couronne d’Espagne. [10]

Néanmoins, les récriminations des Castillans ne sont pas totalement illégitimes si l’on se place de leur point de vue. Car en longeant la côte au risque de s’échouer, en explorant au petit bonheur le Río de Solís (Río de la Plata) ou la Bahía de San Martín (Golfe San Matías), Magellan montre qu’il ne sait pas vraiment où il va ; il cherche quelque chose, c’est évident, mais ignore où cela se trouve. Il n’y a surtout aucune assurance que cela existe.
Seulement, dans un environnement déjà hostile, leur attitude de défiance permanente rend le voyage encore plus dangereux.

 

Le lendemain tombe le dimanche de Pâques. Le Portugais compte visiblement sur cet évènement chrétien pour atténuer les tensions avec les capitaines espagnols.
Il ignore à ce moment-là que ces derniers vont très rapidement mettre à exécution leur projet de mutinerie.

 

 

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________

[1] Pour l’anecdote, Puerto San Julián est, à vol d’oiseau, aussi éloigné de Sanlúcar de Barrameda (point de départ de l’expédition) que Tokyo (Japon).

[2] À noter que les anglo-saxons utilisent les termes « Roaring Fourties » (40e Rugissants), « Furious Fifties » (50e Furieux ou Déchaînés) et « Screaming/Shreaking Sixties » (60e Hurlants).

[3] France Culture : « A travers la glace : 1914-1917, l’expédition Shackleton » (02/11/2017)

[4] Même si, a priori, il avait plutôt une bonne idée de la taille de l’Océan Pacifique.

[5] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.473
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.37-38

[6] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.473

[7] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.38

[8] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.473

[9] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.39

[10] Pour régler une dette contractée vis-à-vis de marchands génois, Elcano leur avait cédé son navire. Or, livrer un navire espagnol armé constituait un crime à l’époque. Le Basque est condamné à rembourser la somme perçue en échange et se voit confisquer la moitié de ses biens, se trouvant ainsi à la merci de la cour.
Voir notamment : Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.24

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