Première messe chrétienne aux Philippines

 

Vendredi 29 mars 1521
Limasawa (Philippines)

En ce vendredi de la croix, Magellan et Colambu, raja de Limasawa, décident de fraterniser en mélangeant leurs sangs. Tous deux se saignent de la poitrine, le récupère dans une coupe, y mêlent du vin, et en boivent chacun la moitié. [1]

Selon certaines sources, c’est le Portugais qui aurait initié la cérémonie. Il aurait en effet entendu parler de cette coutume répandue en Asie du sud-est, et connue sous le nom de casi casi, et aurait ainsi souhaité sympathiser avec les locaux en partageant leurs us. [2]

 

 

Dimanche 31 mars 1521
Limasawa (Philippines)

En ce jour de Pâques, Magellan décide d’organiser une grande messe.
Tôt le matin, il envoie à terre le père Pedro de Valderrama et quelques hommes pour s’atteler aux préparatifs. Dans le même temps, Henrique se rend chez le raja Colambu : selon Antonio Pigafetta, il lui demande l’autorisation d’organiser une cérémonie religieuse sur son sol ; pour l’historien portugais José Maria de Queirós Veloso, il le prévient que des hommes vont débarquer en vue d’une cérémonie religieuse (sous-entendu : et non pour l’attaquer). Le raja fournit deux porcs, en vue sans doute d’un sacrifice. [3]

Une cinquantaine d’hommes débarque, habillée proprement et armée, tandis que six bombardes tonnent « en signe de paix » (dixit Pigafetta).
Les deux souverains Colambu et Siagu se présentent pour accueillir Magellan et l’accompagner jusqu’au lieu où doit se dérouler la messe, non loin du rivage. [4]

Imitant les Européens, les deux Philippins vont baiser la croix et participer à l’eucharistie. (Pour l’auteur anglais Ian Cameron, d’autres îliens participent à la cérémonie, sans que l’on ne sache s’ils le font d’eux-mêmes ou à la demande de leur souverain). Puis l’artillerie donne de nouveau pour clore la messe. Certains marins profitent de l’occasion pour communier. [5]

 

On fait ensuite amener une croix garnie de clous et d’une couronne d’épines devant laquelle tout le monde s’incline, y compris les insulaires.
Magellan explique aux deux rajas que cette croix lui a été confiée par son propre souverain afin qu’il la plante là où il débarquerait. Il demande donc l’autorisation de l’ériger sur l’île de Limasawa, arguant qu’ainsi, tous les vaisseaux européens qui passeraient dans les parages sauraient qu’ils étaient en territoire ami. Il ajoute que cela les protégera de tout vol ou toute violence ; ils n’auront qu’à montrer ladite croix pour que leurs soient rendus leurs biens ou leur liberté. Pour remplir son office, la croix doit être placée sur un sommet et adorée chaque matin. Elle les protégerait alors en outre de l’orage et de la foudre.
Colambu et Siagu acceptent. [6]

Sans doute afin de se montrer amical, Magellan leur demande s’ils ont des ennemis dans la région, auquel cas il se joindra à eux avec ses hommes et ses navires pour les vaincre. Colambu confirme qu’il est en conflit avec deux îles, mais juge inopportun de les attaquer maintenant. Il remercie néanmoins le capitán general de sa sollicitude. [7]

 

L’après-midi de ce dimanche, la croix est érigée au sommet d’une petite montagne.
Après une séquence d’adoration (à laquelle participèrent de nouveau les rajas), tout le monde est invité à prendre des rafraîchissements. Magellan profite de cet instant de détente pour se renseigner sur les ports environnants ; il souhaite avitailler et troquer des marchandises. On lui mentionne trois endroits propices : l’île de Leyte, Caraga [8] et surtout l’île de Cebu. Le capitán general suit les conseils de son hôte et opte pour cette dernière, fixant le départ au lendemain (lundi 1er avril 1521). Colambu propose que plusieurs de ses hommes le guide jusqu’à destination ; en échange Fernão de Maglhães propose de laisser l’un de ses marins à Limasawa comme « otage » jusqu’à ce que les hommes de Colambu soient de retour, ce que le raja approuve. [9]

 

Il paraît important de préciser qu’on ne sait pas si les indigènes agissent réellement par leur volonté propre : ils ont face à eux des gens armés, en nombre, et qui ont tendance à faire tonner les canons pour un oui pour un non. Se plient-ils au rituel de la messe par curiosité, par amitié pour les nouveaux venus, ou tout simplement parce qu’ils ont peur de ce qui pourrait advenir s’ils ne se montraient pas conciliants.
Le fait de planter une croix dans leur île est présenté comme une protection, mais cela peut également sous-entendre que s’ils refusent, ils ne seront pas protégés (il est d’ailleurs « amusant » de lire la séquence où Magellan explique aux insulaires les avantages à avoir une croix chrétienne plantée sur leur sol). [10] Il est impossible de savoir si les autochtones se sentent contraints d’accepter ou s’ils se sentent réellement sous la protection des Européens.
Seuls les journaux des marins, forcément partiaux, nous décrivent les évènements ; nous ignorerons toujours ce que pensaient les rajas. Le texte d’Antonio Pigafetta est une fois encore trop candide pour être complètement crédible ; on le sait pieux, et pour lui, il est évident que la magie chrétienne opère sur ces peuples peu civilisés.

 

Un large consensus historique situe la première messe chrétienne aux Philippines sur l’île de Limasawa. Le gouvernement philippin lui-même a statué en ce sens en 1960.
Cependant, un débat existe encore.

Tout d’abord, le lieu exact à Limasawa pose question.
La loi 2733 déclare officiellement le barangay de Magallanes comme lieu de la première messe. Mais certains penchent plutôt pour le barangay de Triana. Ce dernier se trouve en effet sur la côte ouest où, a priori, la flotte a jeté l’ancre. [11] Magallanes se trouve au contraire sur la côte est/sud-est.
Il est ici possible qu’un raccourci ait été pris : la croix aurait bien été plantée au sommet d’une colline dans le barangay de Magallanes. L’État philippin aurait ainsi regroupé les lieux. On trouve d’ailleurs aujourd’hui dans cette zone un musée dédiée à la première messe et une réplique de la première croix.

Cependant, certains estiment que la première messe a eu lieu à Masao, dans la baie de Butuan, à l’embouchure du fleuve Agusan, sur l’île de Mindanao (l’endroit dont Siagu est le raja). Les partisans de cette hypothèse se basent sur l’analyse du journal de Pigafetta.
Les opposants se basent eux sur le journal de Francisco Albo : celui-ci ne parle pas de la messe, mais de l’érection de la croix qui se déroule le même jour ; et depuis ce lieu, les autochtones montrent aux Européens trois îles riches en or, situées à l’ouest-sud-ouest. [12] Or, cela ne correspond pas à ce qui est visible depuis Butuan (ceci dit, même depuis Limasawa, cette description reste très approximative).
En réalité, cette croyance viendrait d’une mauvaise interprétation du récit de Pigafetta. Magellan a bien rencontré le souverain de Butuan, mais il n’est jamais allé à Butuan ; Siagu se trouvait en effet à Limasawa pour visiter son frère.

Une autre hypothèse s’est faite jour en 2004 : celle d’une messe à Homonhon ou Suluan le Dimanche des Rameaux, soit le dimanche 24 mars 1521.
En effet, en 1934, aurait été retrouvé dans les archives civiles un coffre contenant des documents de l’époque. Ceux-ci décrivent en détails l’arrivée et le séjour de Magellan à Homonhon, notamment ses échanges avec le chef local, Garas-Garas. Un traité de paix aurait été signé le mardi 19 mars 1521, sous la supervision de Leon de Ezpeleta, notaire de la Trinidad. Plus tard, une messe aurait été célébrée et une croix plantée.
Cependant, l’authenticité de ces documents reste à déterminer. [13]

(Certains ont aussi avancé que la toute première messe aurait eu lieu bien plus tôt, en 1324, à Bolinao (province de Pangasinan, Philippines), et aurait été menée par le missionnaire franciscain Odoric de Pordenone. Mais selon toute vraisemblance, le missionnaire n’aurait jamais mis les pieds aux Philippines). [14]

 

Carte - Philippines - Limasawa (Croix et Musée)
Carte de l’île de Limasawa avec l’emplacement du musée et de la réplique de la première croix.

 

Pour les photos du musée et de la croix : Blog de Langyaw

 

 

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________

[1] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.198

[2] Via Wikipedia (EN) : First Mass in the Philippines – Blood compact
– Agoncillo, Introduction to Filipino History (1974)
– Mercado, Dioramas:a visual history of the Philippines (1985)

[3] Compte tenu de la manière de se comporter des explorateurs dans les terres découvertes, la version de Queirós Veloso paraît plus crédible que celle de Pigafetta, qui a tendance à embellir les choses.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.51 ; Charton p.301)
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.494

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.51 ; Charton p.301)

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.51 ; Charton p.301)
Via Wikipedia (EN) :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.177

[6] Pour l’historien belge Jean Denucé, Magellan leur remet  la croix et leur demande de l’ériger sur un sommet.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.311
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.51 ; Charton p.301)
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.494

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.51 ; Charton p.301)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.311

[8] Ce port de « Calagan » (comme dit Pigafetta) peut correspondre à l’actuelle région de Caraga ou à la ville de Caraga située dans le Davao.
Selon Jean Denucé, il s’agit du « district de Caraca » (sic), soit la première hypothèse, ce qui semble effectivement le plus probable dans la mesure où l’on y trouve la ville de Butuan, dont Siagu est le souverain.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312

[9] La  version du récit proposée par la Fundación Civiliter indique « Rehén » (otage).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.53 ; Charton p.302)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.11
Via Wikipedia (EN) :
– Halili, Philippine History (2004), p.73

[10] Ce genre de marché pourrait, par certains côtés, faire penser au pizzo des mafias italiennes : les commerçants et entrepreneurs payent la mafia pour une protection ; s’ils ne payent pas, la mafia viendra elle-même saccager leur commerce pour leur montrer qu’ils ont besoin d’une protection.

[11] C’est ce qu’indique en tout cas le journal de Ginés de Mafra, à savoir qu’il y a un bon port sur la côte ouest de l’île (« Esta isla tiene un puerto bueno a la parte del poniente Delia »)
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.198

[12] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.14 : «Allí pusimos una cruz encima de un monte, y de allí nos mostraron 3 islas a la parte del Oessudoeste, y dicen que hay mucho oro (…) » 

[13] Article de blog citant le Philippine Daily Inquirer (le site du journal ne propose des archives que jusqu’à 2017).
Également via Wikipedia (EN) : First Mass in the Philippines – First Mass

[14] Wikipedia (EN) : Pangasinan – Christianity

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