Récolte et départ de Limasawa

 

Lundi 1er avril 1521
Limasawa (Philippines)

Au matin, alors que l’armada s’apprête à lever l’ancre, le raja Colambu informe Magellan qu’il est disposé à servir lui-même de pilote jusqu’à Cebu. Cependant, le souverain se doit de demeurer en son pays quelques jours afin d’assurer les récoltes ; il invite d’ailleurs Magellan à lui fournir des hommes afin d’accélérer le processus.
Le capitán general accède à sa demande et envoie des hommes.
Mais il s’avère que Colambu et Siagu ont tellement festoyé qu’ils sont incapables de donner quelque ordre que ce soit, « soit que leur santé en eût été altérée, soit par suite d’ivresse » (dixit Pigafetta), et les Européens se trouvent désœuvrés pour la journée. [1]

Les récoltes (notamment du riz), vont au final se dérouler sur les deux jours suivants. [2]

 

Tel que décrit par Antonio Pigafetta, ceci ressemble fort à un habile stratagème du Philippin.
Que Colambu se propose de les accompagner est forcément vu avec intérêt par Magellan : mieux vaut arriver dans une nouvelle contrée accompagné d’un souverain local qu’avec ses sous-fifres. Tout ceci présentera un caractère plus officiel, et il y a fort à parier que les Européens seront d’autant mieux reçus qu’ils sont présentés par le raja de Limasawa.
Et ça, nul doute que Colambu le sait très bien. Ainsi, lorsqu’il précise qu’il aimerait venir mais ne le peut pas à cause des récoltes, il force la main du Portugais. La demande d’aide se révèle en réalité une obligation pour Magellan s’il désire que le raja l’accompagne.
Ainsi, cette anecdote semble montrer que les autochtones ne sont pas de « bons sauvages », candides et ignorants comme on les présente parfois (et Pigafetta le premier). Colambu sait ici se montrer fin négociateur et c’est clairement lui qui contrôle la situation. Témoin le fait que la récolte va prendre une journée de retard parce que son frère et lui ont la « gueule de bois » suite à une soirée trop arrosée ; ils ne sont pas pressés, car le gain qu’ils vont obtenir grâce à l’aide des marins occidentaux compensera ce retard.

 

 

Selon l’auteur anglais Ian Cameron, le mardi 2 avril 1521, Magellan aurait réuni ses officiers (probablement ses pilotes et maîtres de bord) afin de décider de la suite du voyage. Ceux-ci l’auraient incité à partir au sud-ouest pour atteindre les Moluques, mais Magellan décide de continuer à explorer les Philippines. [3]
Le fait que le capitán general demande l’avis des hommes, pour ensuite décider seul d’agir autrement, n’est pas nouveau. Sa volonté d’explorer plus avant les Philippines peut s’expliquer par une hypothèse de l’historien portugais José Maria de Queirós Veloso (déjà précédemment évoquée) qui rappelle que, dans la capitulación signée par Carlos Ier le 18 mars 1518,  il est stipulé qu’au-delà de six îles découvertes, Fernão de Magalhães pourra en choisir deux dont il touchera des revenus. [4] Il est donc important pour lui de trouver autant d’îles que possible, mais qui possèdent aussi un réel potentiel d’exploitation. Et Cebu semble à ce titre particulièrement intéressante.

 

 

Durant le séjour, Antonio Pigafetta relate deux anecdotes qui démontrent (selon lui) que l’or est présent en abondance dans la région. [5]

Un jour, un autochtone leur apporta une jatte de riz et des figues, demandant en échange un couteau. Au lieu de cela, Magellan lui offrit des pièces, notamment en or. [6] L’homme refusa et préféra obtenir un couteau.

Un autre indigène voulut échanger un lingot d’or contre six fils ornés de billes de verre. [7] Cette fois-ci, ce fut Magellan qui refusa : il craignait que les insulaires se rendent compte que l’or avait, pour les Européens, une bien plus grande valeur que tout ce qu’ils pouvaient transporter dans leurs cales.
Le Portugais devine que la nouvelle pourrait se répandre, et que la balance dans de futurs trocs se modifierait en conséquence. Pour le moment, et à ses yeux, tous les échanges se font en sa faveur car les bibelots qu’il offre ne valent rien en Europe, au contraire de l’or. Avec le regard du XXIe siècle, Magellan réfléchit ici avec une logique capitalistique, une logique de marché, et veut à tout prix prévenir une hausse du cours de l’or en masquant ses intentions. [8]

 

 

La flotte, guidée par Colambu, [9] quitte finalement Limasawa le jeudi 4 avril 1521.

 

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.54 ; Charton p.302)

[2] L’historien belge Jean Denucé dit que Colambu et Siagu ont besoin de toute la journée du lendemain pour se remettre, puis que l’on passe trois jours à récolter, et que la flotte s’en va le 4 avril. Pour tenir ce calendrier, il faudrait que Colambu ait effectué sa requête le 31 mars (ce qui semble contredire Pigafetta, qui parle a priori du matin du 1er avril), qu’il se soit effectivement reposé le 1er avril, et que la récolte se soit terminée dans la journée du 4 avril (ce qui est plausible).
L’historien portugais José Maria de Queirós Veloso parle aussi de trois jours de récolte.
Même si la chronologie apparaît  un peu approximative, la date de départ est identique dans toutes ces sources.
Seul l’auteur anglais Ian Cameron indique un départ le 3 avril (mais il a peut-être été trompé par le fait que Pigafetta parle de sept jours passés dans l’île ; or, ils n’ont débarqué que le deuxième jour de leur arrivée, soit le 29 mars).

Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.494
Via Wikipedia (EN) :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.177

[3] Moluques qui se trouvent en réalité au sud-sud-est de Limasawa. Si Magellan ignore leur position exacte (et son équipage avec lui), ce qui expliquerait cette erreur, celle-ci peut aussi venir de l’auteur britannique.
Plus d’informations sur la position des Moluques dans le billet sur Les Philippines et la question du Traité de Tordesillas.

[4] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.488 : « De même, pour vous accorder plus de faveur, il est de notre volonté que, des îles qu’ainsi vous découvrirez, si elles dépassent le nombre de six, lorsqu’on aura d’abord choisi pour nous les six, parmi celles qui resteront vous pourrez en désigner deux, pour lesquelles vous aurez et toucherez la quinzième partie de tout le profit et intérêt de revenus et de droits que nous en recevrons net, déduction faite des sommes déboursées ».

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.55 ; Charton p.302)

[6] La traduction en français d’Édouard Charton (1863) dit « une double pistole d’or » ; la version du texte de la Fundación Civiliter (2012) dit « una doble pistola de oro ».
Or, « pistole » en français, ou « pistola » en italien (langue de Pigafetta), désigne l’écu d’or espagnol, émis à partir du XVIe siècle, que les français appelaient aussi « doublon », ce qui faisait d’une double pistole un « quadrupet ».
Voir les différents articles de Wikipdia à ce sujet : Pistole (FR), Pistola (IT) & Pistole (ES).

[7] La traduction en français d’Édouard Charton (1863) dit « six fils de grains de verroterie » ; la version du texte de la Fundación Civiliter (2012) dit « seis hilos con cuentas de vidrio ».

[8] Certains historiens estiment d’ailleurs que le capitalisme, loin d’avoir toujours existé dans les sociétés humaines, serait véritablement apparu avec la prise de possession des Amériques par les Européens.
Voir à ce sujet la série documentaire franco-canadienne « Capitalisme » (2014).

[9] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.12

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