Rencontre avec les Philippins

 

Lundi 18 mars 1521
Homonhon (Philippines)

En soirée, les marins voient arriver une embarcation avec à son bord un petit groupe de neuf autochtones. [1]

Bien que méfiant, Magellan ordonne à ses hommes de ne rien tenter et de ne pas s’adresser à eux sans son autorisation. Assisté de son esclave et interprète Henrique, il accueille celui qui semble être le chef des indigènes (et aussi le plus vieux). Malheureusement, Henrique ne comprend pas la langue locale.
Celui-ci, que le Portugais a acheté à Malacca mais qui venait certainement d’Indonésie, parle le malais, la lingua franca du sud-est asiatique (soit la langue du commerce et des échanges). [2]

Ainsi, c’est par geste que le Philippin et le Portugais vont communiquer. Les locaux semblent honorés de la présence de ces visiteurs. Magellan, les voyant tout à fait pacifiques, les invite à se restaurer avec eux. Ce faisant, il apprend que l’île dont ils viennent se nomme Suluan. [3]
Mais aussi et surtout qu’ils ont déjà rencontré des « hommes comme eux ». [4] Et très certainement des Portugais, qui contrôlent les routes commerciales de toute l’Asie du sud-est.
Le pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) propose plusieurs origines possibles à ces occidentaux. Il suggère d’abord que ces hommes viendraient de Lequios, ou Lequeos comme les Portugais nommaient ce royaume établi sur les îles Ryūkyū. [5] Il cite aussi Mogores, probablement l’Empire moghol, qui régnait sur tout le sous-continent indien, où les Portugais avaient de nombreux comptoirs. [6] Il mentionne enfin les Chiis, soit les Chinois, où les Portugais ont créé dès 1513 la colonie de Tamão (aujourd’hui Tuen Mun), proche de Hong-Kong, à l’embouchure du Delta de la Rivières des Perles. [7]

Tandis que l’on discute, cinq des indigènes repartent en bateau pour aller appeler leurs camarades qui sont en train de pêcher, et les inviter à venir à Homonhon.
Le troc se met en place : les Suluans offrent poisson et fruits frais, un vase d’alcool de palmier et deux noix de coco ; les Européens proposent verroterie, miroirs, grelots, couteaux de Bohême, peignes, bijoux et draps qu’ils ont embarqués à cette fin.

 

Antonio Pigafetta relève que les autochtones sont « polis et honnêtes » ; il se permet sans doute cette remarque pour bien les différencier des habitants de l’île des Larrons, qui eux n’étaient pas dignes de confiance. [8]
Le Lombard dit également à leur sujet qu’ils sont « cafres » (cafres), c’est-à-dire gentils (gentiles). [9] Il ne précise pas d’où il tient ce terme, déformation de l’arabe kāfir (كَافِر), qui signifie en réalité « infidèle » (et désigne en général les non-musulmans, ce que sont visiblement les Philippins).

Le Lombard les décrit comme allant nus, les chefs ayant juste une pièce d’étoffe pour cacher leur sexe. Les visages sont peints. Ils portent des bracelets en or, ainsi que des boucles d’oreille. Comme tous les voyageurs après lui, il s’extasie devant les immenses lobes d’oreilles, si grands « qu’on pouvait y passer le bras ».

 

Magellan est invité à bord de leurs canots et conduit jusqu’aux magasins où ils stockent leurs marchandises. On y trouve notamment des clous de girofle, de la cannelle, du poivre, de la noix de muscade… Ce qui prouve que ces gens sont en contact avec d’autres peuples environnants, et qu’un important commerce existe dans l’archipel, et même au-delà. [10] (Les Suluans ne parlent pas le malais, ce qui indiquerait qu’ils commercent localement et avec des peuples qui eux vont chercher des marchandises plus loin et ont nécessité de parler le malais ; les Suluans sont vraisemblablement une petite tribu vivant un peu à l’écart de la civilisation, mais qui a tout de même eu des contacts avec des Européens).
En retour, le navigateur portugais convie les autochtones à bord de la Trinidad.
Les indigènes ont bientôt échangé tout ce qu’ils pouvaient, ils promettent de revenir dans quatre jours avec de nouvelles vivres (et notamment du riz).
Pour célébrer la rencontre, le capitán general fait tirer au canon. Les indigènes sont épouvantés, et certains tentent de se jeter par-dessus bord. On parvient néanmoins à les raisonner et les convaincre qu’ils ne courent aucun danger. Rassurés, ils renouvellent leur promesse de revenir.

 

 

Vendredi 22 mars 1521
Homonhon (Philippines)

Comme convenu, les Suluans reparaissent quatre jours plus tard. [11]
Les deux canots sont remplis d’oranges et de noix de coco, ainsi que de vin de palmier. Ils ont également amené un coq, semble-t-il pour montrer qu’ils possèdent des poules.

 

Au total, l’armada séjourne huit jours à Homonhon, pour repartir le lundi 25 mars.

Les marins profitent du repos et des denrées pour recouvrir leurs forces. Les malades, que Magellan visite chaque jour, [12] vont mieux, notamment, si l’on en croit Antonio Pigafetta, grâce au vin de cocotier. Même si les fruits frais y sont sans doute pour beaucoup plus.
Seul est à déplorer le décès de Otxoa de Erandio, dit « Ochote », le jeudi 21 mars 1521, soit la veille du retour des Suluans.

 

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________

[1] Selon le pilote génois, il y a deux praos ; mais il est possible qu’il parle de la seconde visite qui a lieu le 22 mars.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.43 ; Charton p.296-297)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.11
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.492

[2] À noter que le terme « lingua franca » (ou langue franque) ne s’employe à l’origine que pour le bassin méditerranéen du Moyen-âge. Le terme générique est en réalité « langue véhiculaire » (par opposition à la langue vernaculaire, parlée uniquement pas un groupe ou une communauté).

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.43 ; Charton p.296) : « Zuloan » (parfois orthographiée Zuluan dans certaines traductions).

Dans le dialecte local, « sulo » désigne une torche, que les locaux utilisent pour pêcher de nuit. « Suluan » signifierait « ceux qui portent les torches », en référence aux pêcheurs.
Wikipedia (EN) : Suluan

[4] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.11

[5] En portugais « Reino das Léquias ». Les récits à son sujet ont donné naissance au mot portugais « leque » (éventail).

[6] Il pourrait aussi s’agir d’un peuple qui vivait dans le royaume de Samarqand (aujourd’hui en Ouzbékistan, parfois nommée Samarcham dans de vieux textes), mais cela reste peu probable.

[7] Les Portugais sont chassés de Tamão en 1521-1522. Ils retrouveront les faveurs des Ming dans les années 1540 en les aidant à combattre la piraterie. Ils s’installeront définitivement à Macao en 1557.

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.43 ; Charton p.296)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.9

[9] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.44 ; Charton p.297)

[10] Le poivre est originaire de la côte sud-ouest de l’Inde (côte de Malabar) ; la cannelle de la région Indo-Birmane, et notamment du Sri Lanka ; la noix de muscade des îles Banda (Indonésie) ; le clou de girofle de l’archipel des Moluques (Indonésie)

[11] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.44 ; Charton p.297)

[12] Pigafetta précise d’’ailleurs qu’il va les voir à terre (el comandante   diariamente   a   tierra   a   visitar   a   los enfermos) ; ce qui laisse à penser que Magellan, toujours méfiant, continue à vivre à bord de la Trinidad.

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