La Trinidad fait demi-tour

 

* Trinidad *
Vendredi 11 juillet 1522
Mariannes du Nord

Après avoir dépassé les Palaos début mai, la Trinidad poursuit sa route en suivant un cap NE. Depuis son départ des Moluques, la caraque subit des vents contraires en provenance de l’est, qui l’empêche de tracer sa route vers le Darién (actuel Panama). [1]

Aux environs des 19-20°N, elle atteint une petite île nommée « Cyco » (ou « Chyquom »), le vendredi 11 juillet 1522. [2]
L’identité de cette île est incertaine. Il pourrait s’agir de Farallón de Pájaros, un îlot volcanique situé à l’extrémité nord de l’archipel des Mariannes (20,54°N), ou bien d’Asunción, une île du même archipel, située plus au sud (19,69°N). [3]
On ignore s’ils purent ravitailler en eau et en nourriture. Par contre, le Routier du pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) indique qu’ils embarquent un autochtone. Mais il n’est pas précisé si l’homme vient de son plein gré ou sous la contrainte, et la raison de son embarquement ; les Espagnols comptaient-ils s’en servir de pilote ? [4]

 

 

* Trinidad *
Mi-août 1522
Quelque part au milieu du Pacifique – 42°N

À mesure que la Trinidad progresse vers le nord-est, le froid se fait plus intense et les vents plus violents.
Les marins ne disposent pas de vêtements suffisamment chauds pour se protéger et ont de plus en plus de mal à supporter la baisse des températures. En outre, les vivres commencent à manquer cruellement : le pain, le vin et la viande sont épuisés ; ne leur reste que de l’eau et du riz. [5]
Certains commencent à être malades, et dimanche 10 août 1522 décède le premier homme : Gioàn Garzia, dit « Juan García », le calfat.

En plus de ces conditions de vie précaires, l’équipage doit, courant août, affronter une terrible tempête de plusieurs jours, qui brise le mât, déchire les voiles et détruit le château arrière. [6]

Le navire est en perdition et continue de subir des vents contraires jusqu’à atteindre 42°N, soit la latitude de l’île d’Hokkaido, tout au nord du Japon. [7] Il n’y a alors plus assez d’hommes valides pour faire fonctionner le bateau. [8]
Les officiers décident alors de faire demi-tour et de retourner aux Moluques.
La Trinidad met cap sud-est, avec désormais le vent dans le dos.

Carte - Pacifique - Trinidad 42N (Darien Mariannes Japon)
Position approximative de la Trinidad à la mi-août 1522 (42°N)

 

À ces latitudes, Ginés de Mafra signale la présence de nombreux animaux marins, telles des baleines (le chroniqueur portugais António Galvão parle aussi de loups marins, probablement des phoques, et de thons). Il note aussi la forte présence d’oiseaux, qui leur indique que des terres sont proches. [9]

 

Deux autres marins vont trouver la mort avant que la Trinidad ne puisse atteindre les îles Maug, fin août : Marcos Sánchez Velázquez, dit « Marcos de Bayas », le barbier (24/08/1522) et Alberto Sánchez de Valenzuela, le merino (29/08/1522).
Certaines sources suggèrent que le décès du barbier, qui faisait certainement office de chirurgien, fut décisif, et entraîna par la suite une véritable hécatombe : près de trente marins vont perdre la vie entre le 24 août et la fin octobre 1522, date à laquelle les survivants seront arraisonnés par les Portugais aux Moluques.

Ginés de Mafra raconte que l’on pratiqua une sorte d’autopsie sur l’un des marins, afin de savoir de quoi il était mort. On découvrit de nombreuses hémorragies internes et on en vint à la conclusion que les pauvres hères s’étaient étouffés dans leur sang.
Le chroniqueur espagnol Antonio de Herrera y Tordesillas rapporte que ce mal serait dû à la présence d’un ver intestinal. [10]

 

 

Escale au Cap-Vert   |   Désertions à Maug  >

 

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________

[1] Durant l’été, les vents soufflent d’est en ouest à travers le Pacifique, alors qu’ils ont plutôt tendance à souffler depuis le nord-est en hiver.
Pour plus d’informations, se reporter au billet 1521.12.21 Départ de la Victoria
Voir également comme source : Mazón Serrano, Rutaelcano – La Gran Decisión de Elcano

[2] À noter que le courrier d’Espinosa au roi et le Manuscrit de Paris du Routier du pilote génois indiquent une arrivée le « 11 juin ». Ceci semble peu probable. L’historien britannique Henry Stanley et l’historien espagnol Tomás Mazón Serrano penchent également pour une arrivée en juillet.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.27 : « arrived at an island which is named Cyco (Chyquom), which is in fully nineteen degrees, and they made this island on the 11th of July »
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.368, citant Herrera, Historia general de los hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del Mar Océano que llaman Indias Occidentales (1601-1615), Decada III, Libro IV, Capitulo II
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Intento de tornaviaje de la Trinidad

[3] La position de l’île « Cyco » est notée par les différentes sources à 20°N, sauf le pilote génois qui la place par 19°N. Cet écart semble plutôt désigner Asunción (19,69°N) que Farallón de Pájaros (20,54°N).
Le pilote génois raconte que, sur le chemin du retour, la Trinidad repasse par « Cyco », et que l’homme qu’ils ont embarqué à l’aller leur dit d’accoster plutôt au niveau d’un groupe de trois îles, qu’il nomme « Mao » ; ces trois îles correspondent indubitablement à Maug. L’historien espagnol Tomás Mazón Serrano en conclut que « Cyco » est donc bien Farallón de Pájaros (située à environ 70 km (38 NM) au nord-ouest de Maug).
Pourtant, le pilote génois ne dit pas où se situe « Mao » par rapporte à « Cyco » ; par contre, il place « Cyco » à 19°N (fully nineteen degrees) et « Mao » à plus ou moins 20°N (twenty degrees more or less). Ceci tendrait à montrer que « Mao » est au nord de « Cyco », et donc que « Cyco » est l’île Asunción (située à 40 km (22 NM) au sud-sud-sud-est de Maug). Cependant, le récit du pilote génois est confus, dans la mesure où cette île est nommée de deux manières différentes, sans que l’on comprenne pourquoi (Cyco à l’aller, Magrega au retour), ce qui rend ledit récit peu fiable.
Pour plus de détails à ce sujet, se reporter au billet Désertions à Maug.

[4] Les Espagnols ne connaissaient pas la région et ignoraient sans doute que, vers le nord, les distances entre les îles étaient trop importantes pour que les autochtones des Mariannes aient pu les connaître. L’archipel le plus proche de Farallón de Pájaros (tout au nord des Mariannes) est l’archipel Ogasawara (Japon) : en direction du nord-nord-ouest, l’île la plus proche est Minami-iwo, à plus de 500 km (270 NM) ; vers le nord-est (le cap suivi par la Trinidad), on trouve l’îlot de Minami-tori, à environ 1 000 km (540 NM).

[5] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.27
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.369

[6] Les sources concernant cette tempête sont très hétéroclites.
Gonzalo Gómez de Espinosa, dans sa lettre au roi d’Espagne de 1525, parle de douze jours de tempête, quand l’historien belge Jean Denucé n’en mentionne que cinq (sans citer de source) ; le courrier de Pancaldo et Ponzoroni, depuis le Mozambique dit qu’elle a duré jusqu’à la vingtaine d’août (Hasta veinte y tantos de agosto). L’historien espagnol Tomás Mazón Serrano situe le demi-tour de la Trinidad au 13 août 1522 sur sa carte interactive, mais indique dans son article que la tempête a eu lieu mi-août.
La destruction du château arrière est mentionnée par les historiens espagnols Gonzalo Miguel Ojeda et Serrano (destroza el castillo de popa). Celle du mât et des voiles est mentionnée par Ojeda et Denucé, celui-ci ajoutant la double fracture du mât (sans citer de source).
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.369
Ojeda, Gonzalo Gómez de Espinosa en la expedición de Magallanes (1958), p.21
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Intento de tornaviaje de la Trinidad

[7] Certaines sources indiquent aussi 40 ou 42,5°.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.27 : « they reached forty-two degrees North latitude »
Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1923), p.100 : « y llegaron a cuarenta grados de la banda del Norte »
Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera – Livro V (1778), Capitulo X, p.655 : « em quarenta e dons gráos de altura »
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.368-369, citant António Galvão (42°N) et Antonio de Herrera y Tordesillas (42,5°N)
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XVIII, p.211 : « en altura de 42 grados de la vanda del Norte »
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Intento de tornaviaje de la Trinidad

[8] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XVIII, p.211 : « Viéndose los nuestros tan pocos que casi  no podían marear la nao acordaron de arribar a Maluco »

[9] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XVIII, p.211
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.368-369, citant António Galvão.

[10] Selon les dires de Mafra, qui survécut à l’expédition, certains émirent l’hypothèse que les habitants de Ternate avaient empoisonné le puits où ils avaient fait leur provision d’eau avant de partir. Ceci est peu crédible : durant tout leur séjour aux Moluques, les Espagnols ne mirent jamais les pieds à Ternate ; il aurait donc fallu que des « agents » de Ternate viennent à Tidore ou à Halmahera polluer un puits, et ce, sans que les locaux ne s’en aperçoivent. Peut-être la Trinidad a-t-elle avitaillé à « Cyco » d’une eau impropre à la consommation. Une autre hypothèse serait que les hommes auraient ingéré de la viande avariée.
Il n’est pas non plus exclu que les hommes soient morts du scorbut, même si cette maladie était pourtant bien connue (pour plus de détails sur cette maladie, se reporter au billet Passage du 180e Méridien).
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XVIII, p.211
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.369, citant Herrera, Historia general de los hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del Mar Océano que llaman Indias Occidentales (1601-1615), Decada III, Libro IV, Capitulo II

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