Errance le long de la côte guinéenne

 

* Victoria *
Fin mai – Début juin 1522
Océan Atlantique – d’Afrique de l’ouest

Après le difficile franchissement du cap de Bonne-Espérance, la Victoria va tracer sa route en suivant globalement un cap NW, malgré de forts courants. Entre le 25 et le 26 mai, au large de la Namibie, la caraque semble même parcourir la plus grande distance journalière de toute l’expédition : environ 300 NM (560 km), à une vitesse de 12,60 nœuds (23 km/h). [1]

Si les conditions de navigation sont plutôt bonnes, les conditions de vie sont, elles, désastreuses.
Comme l’a déjà mentionné Antonio Pigafetta à l’approche des côtes africaines, cela fait déjà plusieurs semaines que l’équipage n’a plus que de l’eau vaguement potable et du riz à se mettre sous la dent. [2]
De fait, les hommes vont commencer à tomber les uns après les autres. Pigafetta en dénombre au total 21 sur deux mois, aussi bien Européens qu’Indiens. Le Declaración de las personas fallecidas en el viaje al Maluco référence 13 marins décédés entre l’Afrique du Sud et l’arrivée au Cap-Vert, ce qui signifierait la mort de 8 indigènes. Les corps sont systématiquement jetés à la mer, comme il est de coutume (et surtout pour des raisons de salubrité). [3]

 

Le vendredi 23 mai 1522, Francisco Albo signale qu’ils se trouvent au niveau des Monts Bilia (Bilia Montes). Compte tenu de la position approximative du navire, il s’agit vraisemblablement des Kamiesberg, dans la région de Namaqualand en Afrique du Sud. [4]

Les 29 et 30 mai 1522, la Victoria se trouve à la latitude de l’île Sainte-Hélène (mais à plusieurs centaines de kilomètres à l’est), et le Portugais anonyme (probablement Vasco Gómez Gallego) livre une curieuse anecdote : s’il s’agit d’un lieu de ravitaillement pour les navires portugais (surtout en eau et en bois, mais aussi « d’autres choses »), elle ne serait habitée que par un unique homme nommé Fornam-lopem, lui-même Portugais, et qui n’aurait plus qu’une main et un pied, pas de nez et pas d’oreilles.
Il s’agit sans doute d’une sorte de légende de l’époque.

Le lendemain décède le mousse Martin de Intsaurriaga (01/06/1522).

 

Du jeudi 5 au mardi 10 juin 1522, le pilote grec estime leur position par rapport au Cabo de las Palmas, soit le cap des Palmes, à l’extrême sud du Libéria (Cape Palmas en anglais). [5] Situé au bout d’une petite péninsule rocheuse, il marque la limite des eaux du golfe de Guinée.

 

Dans la nuit du samedi 7 au dimanche 8 juin 1522, la Victoria franchit l’équateur (Línea Equinoccial) et entre dans l’hémisphère nord. [6]
Cette étape est marquée par les décès du mousse Domingo Álvares de Covilha (07/06/1522), du matelot Lope de Aguirre, dit « Lope Navarro » (08/06/1522) et du mousse Cristóbal da Costa (09/06/1522).

 

 

Samedi 14 juin 1522
Îles de Loos (Guinée)

Le samedi 14 juin 1522, la terre est en vue. La Victoria se trouve aux environs des îles de Loos, au large de l’actuelle ville de Conakry, en Guinée.
Ce jour marque le décès du matelot Domenico Battista da Ponzoroni, fils du maestre Giovanni Battista da Ponzoroni demeuré aux Moluques avec la Trinidad.

Les sondages montrent la présence de hauts-fonds et le courant tire le bateau vers l’ouest.
Albo précise qu’ils se trouvent dans la zone du Río Grande, nom donné par les Portugais au rio Buba (parfois aussi río Grande de Buba). Si le fleuve se trouve à quelques 300 km (160 NM) plus au nord, le pilote grec n’ignore pas sa localisation puisque le mardi 17 il signale que les courant les entraînent vers l’embouchure du fleuve, et que la profondeur ne cesse de diminuer (tombant jusqu’à 4 brasses, soit environ 7 m). [7]

À compter du 14 juin, et jusqu’au 1er juillet 1522, les marins vont longer la côte dans l’espoir de trouver une zone où accoster et avitailler (ils vont même repartir vers le sud entre le 18 et le 20 juin). Malheureusement, ils ne trouvent que des mangroves, ou ne peuvent approcher à cause des hauts-fonds. Ils vont ainsi errer en vain 17 jours le long de la côte guinéenne. [8]
Dans sa note du lundi 16 juin 1522, Francisco Albo indique que les cartes de la région sont erronées et qu’il convient de naviguer avec prudence. [9]

Le mercredi 18 juin 1522, ils arrivent à l’est d’une sorte de plage, probablement l’Ilhéu do Meio (11°N), dans l’actuel Parc national João Vieira and Poilão, en Guinée-Bissau. Pour une raison inconnue, ils décident de repartir vers le sud durant deux jours.
Ils ne sont pas perdus puisqu’Albo signale le 21 juin qu’ils se trouvent dans la partie inférieure du « Cabo Rojo ». Il s’agit probablement du cap Roxo, à l’extrême nord-ouest de la Guinée-Bissau (roxo signifiant « pourpre » en portugais) ; ledit cap se trouve à 250 km (135 NM) au nord de leur position ce jour-là. [10]
Le dimanche 22 juin, Albo les place à 8 lieues (47 km, 25 NM) de la partie sud du Cabo Rojo. [11] Si la position relevée est exacte (10°57’N / 10,95°N), ils se trouvent à 8 lieues de l’estuaire du fleuve Buba, qui serait donc a priori cette fameuse « partie du sud » du cap Roxo.
Le jeudi 26 juin, le relevé est à 11°53’N (11,88°N) et ils sont orientés N1/4NE – S1/4SW ; ce qui semble confirmer l’identité du cap Roxo. [12]
Trois nouveaux marins perdent la vie durant cette période : le matelot Diego García de Trigueros (21/06/1522) et les supplétifs Pedro de Valpuesta (22/06/1522) et Martim de Magalhães, dit « Martín de Magallanes » (26/06/1522).

Vendredi 27 juin, Albo situe la Victoria par 12°3’N (12,05°N) et signale qu’ils ont sur leur droite le « Río de Casa Mansa ». Il s’agirait du fleuve Casamance (Sénégal), mais la latitude donnée correspond plutôt au sud de l’embouchure du rio Cacheu (Guinée-Bissau). Soit le relevé d’Albo est erroné, soit il s’est trompé dans l’identification du fleuve. [13]

 

Carte - Afrique de l'ouest Guinée
Carte de la côte « guinéenne » (Afrique de l’ouest)

 

 

Mardi 1er juillet 1522
Au large de l’embouchure du fleuve Gambie (Gambie)

Après plus de deux semaines d’errance, l’équipage est au plus mal : 5 marins sont morts durant la remontée de l’Atlantique et 3 le long de la côte guinéenne.

Juan Sebastián Elcano décide de consulter ses hommes et leur soumet un choix cornélien :
– poursuivre leur route vers l’Espagne (il leur reste approximativement 3 000 km (1 620 NM) à parcourir) et tenter de trouver de la nourriture quelque part sur le continent africain, au risque de tous périr en route
– ou bien tenter d’aborder les îles du Cap-Vert, un archipel situé à quelques 600 km (320 NM) à l’ouest des côtes africaines, mais un fief portugais où ils ont toutes les chances d’être emprisonnés, voire tués.
Soumise au vote, l’option du Cap-Vert est choisie. [14]

La Victoria met donc le cap à l’ouest et atteint l’île Santiago huit jours plus tard, le mercredi 9 juillet 1522.

 

 

Arrivée d’Antonio de Brito aux Moluques   |   Escale au Cap-Vert  >

 

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________

[1] Tomás Mazón Serrano précise « si les relevés sont exacts » ; en effet, les relevés de la position du soleil effectués par Francisco Albo ne sont pas toujours très corrects. La vitesse paraît effectivement assez importante, mais pas complètement impossible si la Victoria a pu bénéficier durant vingt-quatre heures d’un vent au portant à la fois fort et constant, conjugué à une mer peu agitée.
Néanmoins, il convient ici de rappeler que le navire prend l’eau, ce qui aurait plutôt tendance à le ralentir.
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

[2] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.144 ; Charton p.349)

[3] Cinq décèdent au niveau du cap de Bonne-Espérance et huit lors de la remontée de l’Atlantique.
Le Lombard note une curiosité : une fois dans l’eau, les corps des Chrétiens demeurent visage tourné vers le ciel, tandis que ceux des Indiens ont le visage tourné vers le fond de l’océan.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.145 ; Charton p.349)

[4] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.28

[5] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.29

[6] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.29

[7] Dans sa transcription du journal de Francisco Albo, l’historien espagnol Cristóbal Berna Chacón note que le Río Grande est le « Río Níger ». Le fleuve Niger, qui prend sa source entre la Guinée et la Sierra-Leone (à quelques 200 km des côtes), se jette dans l’océan Atlantique au niveau du Nigéria. Il est donc impossible qu’il l’ait ne serait-ce qu’aperçu.
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.30

[8] Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

[9] Il est possible que lesdites cartes soient volontairement erronées : les Portugais, qui régnaient en maîtres le long des côtes africaines, produisaient en effet de fausses cartes marines afin de leurrer leurs ennemis et ainsi dissimuler la position de lieux importants pour leur commerce.
Voir à ce sujet le roman d’Érik Orsenna, L’entreprise des Indes (2010), p.72-78

[10] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.30

Il existe semble-t-il un « cap Rouge » sur la côte du Sénégal, tout proche de la presqu’île du Cap Vert. Les informations à son sujet sont difficiles à trouver, et il s’agit peut-être d’une localité plutôt qu’un réel cap.
Getamap.com / Wikipedia (CEB) : Cap Rouge (punta sa Senegal)

[11] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.30 : « 8 leguas de la parte del Sur de Cabo Rojo »

[12] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.31 : « vino a ser la altura 11º 53’. Estoy con Cabo Rojo Norte – Sur 4ª del Nordeste – Sudoeste »

[13] Dans sa transcription du journal de Francisco Albo, l’historien espagnol Cristóbal Berna Chacón note que le Río de Casa Mansa est le « Río Gambia ». Il s’agit là encore d’une erreur, l’embouchure du fleuve Gambie se trouvant à 150 km (80 NM) plus au nord (a minima à 13,5°N).
Sur sa carte interactive, Tomás Mazón serrano place lui le navire au niveau du cap Skirring (Sénégal), soit plutôt à 12°21’N (12,35°N). À noter que les points sur cette carte sont assez approximatifs, et qu’il semble que l’auteur ait mélangé les relevés en degrés/minutes d’Albo avec le système décimal utilisé par les cartes Google (un relevé à 10°57’N est placé sur la carte à 10,57°N, alors qu’il devrait être à 10,95°N)
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.31 : « vino a ser la altura 12º 3’. Estoy en derecho del Río de Casa Mansa »
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

[14] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.31
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.100
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.358
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

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