Franchissement du cap de Bonne-Espérance

 

Jeudi 8 mai 1522
Afrique du Sud

Après trois mois de navigation dans l’océan Indien, les marins de la Victoria aperçoivent les côtes de l’Afrique. Mais c’est en réalité une bien mauvaise surprise.

Selon leurs relevés, ils avaient estimés avoir franchi le cap de Bonne-Espérance depuis quatre jours, raison pour laquelle dès le dimanche 4, ils avaient mis cap au NW, afin de débuter la remontée de l’Atlantique.
Ils se trouvent en fait aux abords du río del Infante (à quelques huit lieues (47 km, 25 NM) de ce qui est aujourd’hui le Great Fish River), à plus de 800 km (432 NM) à l’est du cap. [1]

L’historien belge Jean Denucé (reprenant à son compte les dires du chroniqueur portugais Fernão Lopes de Castanheda) pointe ici l’incompétence des chefs. [2]
Pourtant, cette erreur d’estimation peut s’expliquer assez simplement : la route maritime par le cap de Bonne-Espérance est la propriété exclusive des Portugais. Aucun des membres de l’équipage n’est jamais passé par là, et un marin expérimenté comme Juan Sebastián Elcano peut au mieux s’appuyer sur des ouï-dire pour connaître la position exacte du cap. Des cartes de cette région existent, mais propriétés portugaises jalousement gardées, et auxquelles il n’a quasi certainement jamais eu accès (sans compter que des fausses cartes étaient également produites pour tromper l’ennemi [3]). C’est ici que l’aide d’hommes comme Fernão de Magalhães (tué à Mactan), João Carvalho (resté à Tidore), ou Estêvão Gomes (déserteur avec le San Antonio) aurait été précieuse.
Il semble donc un peu rapide et facile de désigner ces marins comme incompétents.

 

Du 9 au 11 mai, les marins approchent de la côte dans l’espoir de se ravitailler et réparer. Ils n’ont plus à ce moment-là pour se nourrir que du riz et de l’eau (faute de sel, la viande s’est putréfiée), et la Victoria prend l’eau. Sans compter que l’équipage est transi de froid. [4]
Cependant, aucun endroit adéquat n’est repéré : la côte est rocheuse et dépourvue d’arbres. De plus, on distingue des fumées à terre, qui font craindre la présence de Portugais. [5] Certains (et surtout les plus malades) émettent la proposition de remonter le versant est de l’Afrique pour atteindre un comptoir portugais du Mozambique ; cette idée est balayée par la majorité, qui refuse tout arrêt en territoire lusitanien. [6]
Ainsi, on s’éloigne de la terre tout en progressant vers l’ouest.
Cette absence de ravitaillement va néanmoins leur être très préjudiciable pour la suite.

Les conditions de navigation sont difficiles et il faut louvoyer pour avancer face au vent de sud-ouest. Alors que la traversée de l’océan Indien s’était bien déroulée, des marins commencent à mourir.

Le 13 mai, ils atteignent le « río de la Laguna ». [7]

Carte Afrique du Sud Caps
Carte de l’Afrique avec la Great Fish River, le cap des Aiguilles et le cap de Bonne-Espérance

 

Le chroniqueur portugais Gaspar Correia raconte un curieux évènement : tandis que la Victoria longe la côte sud-africaine, elle tombe sur un navire commandé par Pero Quaresma, en route pour les Indes. Les marins portugais et espagnol se seraient parlés, ces derniers se présentant comme des sujets de l’empereur (Charles Quint), de retour des Moluques. Correia ajoute qu’il ne vint pas alors à l’esprit de Quaresma de les envoyer par le fond.
Ce récit semble fantaisiste : difficile d’imaginer l’équipage de la victoria, qui fuit les Portugais comme la peste, entrer en contact avec un navire ennemi et lui raconter tout de go sa provenance. Il n’existe de plus aucune autre référence à cet évènement. Enfin, Correia n’en est pas à sa première affabulation. [8]

 

 

Mercredi 14 mai 1522
Cap des Aiguilles (Afrique du Sud)

Dans les vingt-quatre heures qui suivent, ils vont parcourir une distance considérable pour arriver à sept lieues (41 km, 22 NM) du cap des Aiguilles (Cabo das Agulhas). [9]
Il s’agit du point le plus méridional du continent africain, qui marque la séparation entre l’océan Indien et l’océan Atlantique. Le courant marin froid antarctique vient y rencontrer le courant chaud des Aiguilles, qui descend le long de la côte est de l’Afrique ; ajouté au vent qui souffle continuellement d’ouest en est, et à la configuration du plancher océanique (qui chute brutalement), ceci crée des conditions météorologiques très particulières. L’endroit est ainsi réputé pour ses violentes tempêtes, qui voient notamment l’apparition de vagues scélérates.

 

Les forts courants sont rencontrés dès le 15 mai. Ceux-ci poussent l’équipage à s’éloigner des terres, aussi pour y éviter les récifs. [10]

 

 

Vendredi 16 mai 1522
Cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud)

Le 16 mai, ils se trouvent pourtant à vingt lieues (118km, 64 NM) du cap de Bonne-Espérance. [11] L’équipage voit les vents violents briser le mât de misaine (situé à l’avant) et sa vergue, ce qui les contraint à passer la journée à l’arrêt. [12]

Cette zone, découverte en 1488 par le Portugais Bartolomeu Dias, fut d’abord nommée par celui-ci « Cabo Tormentoso » (cap tourmenté, orageux, ou cap tempête), qui décrivait les conditions qui y règnent et les tourments que lui et ses hommes y avaient vécus. C’est son souverain Jean II de Portugal (João II de Portugal) qui le renomma « cabo da Boa Esperança », car avec la découverte du point de contournement de l’Afrique, il avait bon espoir de pouvoir rallier les Indes sous peu. Ce que réalisa Vasco de Gama en 1498, après un voyage de presque onze mois (marqué par plusieurs arrêts).

Il leur faut encore attendre presque cinq jours (dont deux passés à l’arrêt) pour pouvoir s’extraire de cet endroit et poursuivre véritablement leur route, soit le jeudi 22 mai 1522. [13]

 

Entre le 8 et le 22 mai, soit une quinzaine de jours, l’équipage a perdu cinq hommes, tous de « maladie » :
Pèir Alart, dit « Pedro Gascón » (12/05/1522)
Lorentzo de Iruña (13/05/1522)
Juan de Santelices (17/05/1522)
Bernard Maury (18/05/1522)
Juan de Ortega (20/05/1522)

 

 

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_________

[1] L’historien belge Jean Denucé y voit lui le fleuve Keiskamma (Keiskamma River), situé une quarantaine de kilomètres plus au nord. Francisco Albo n’ayant pas effectué de relevé de position ce jour-là, il n’est pas possible de certifier quel fleuve les marins ont effectivement aperçu. Albo mentionnant le río del Infante, aujourd’hui Great Fish River, il faut le croire sur parole (même si ses relevés sont parfois douteux).
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.26 : « así vimos que estábamos atrás del cabo obra de 160º, en derecho del Río del Infante, largo de él 8 leguas ».
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.356

[2] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.355 ; citant Castanheda, Historia do descobrimiento e conquista da India pelos Portugiuezes (1551), Decada III, Livro VI, Capitulo XI.

[3] Voir à ce sujet le roman d’Érik Orsenna, L’entreprise des Indes (2010), p.72-78

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.144 ; Charton p.349)

[5] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.26

[6] Antonio Pigafetta et le chroniqueur espagnol Antonio de Herrera y Tordesillas disent peu ou prou la même chose, invoquant une sorte d’honneur à ne pas faire appel à l’aide des Portugais. Il est possible aussi qu’il aient eu peur du sort qui leur serait réservé en cas de capture.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.144 ; Charton p.349)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.355 ; citant Herrera, Historia general de los hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del Mar Océano que llaman Indias Occidentales (1601-1615), Decada III, Libro IV, Capitulo L

[7] Francisco Albo situe leur position à 33°58’S (-33,97°), ce qui pourrait correspondre au fleuve Krom (Krom River), près du cap St. Francis. Cependant, il existe une multitude de fleuves le long de la côte sud-africaine, tous situés entre 32° et 34° sud ; les relevés d’Albo n’étant pas toujours tout à fait justes (des erreurs de quelques minutes existent), il est très difficile d’évaluer la position réelle du navire.
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27

[8] Jean Denucé est du même avis, jugeant que « cette partie du voyage est encore plus incorrecte que le reste de sa relation ».
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – Gaspar Correa’s Account of the Voyage (1874), p.256
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.356

[9] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27 : « Cabo de las Agujas »

[10] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.356 : « (…) en ces parages les courants sont d’une violence extrême et forcent le navire à chercher de très hautes latitudes » (les hautes latitudes sont les régions proches des pôles ; ils s’éloignent donc de la côte en allant vers le sud)

[11] Ici, les informations données par Francisco Albo laissent circonspect. Déjà, en étant parfaitement au sud du cap, il y a plus que les vingt lieues (~24-25) entre le cap et son relevé de 35° 39’ S (-35,65°) ; même si cela pourrait être une approximation de sa part (ils sont à une vingtaine de lieues). Le problème est qu’il précise bien qu’ils sont orientés ESE-WNW par rapport au cap (estamos con el Cabo de Buena Esperanza Estesudeste – Oesnoroeste largo [lejos] de él 20 leguas), ce qui les placerait très proches de la côte, par environ 34° 50’ S (-34,84°), aux environs de Quoin Point.
Déjà le 14 mai, la latitude donnée par rapport au cap des Aiguilles semblait douteuse, avec 36° 32’ S, soit très loin en mer (Tomás Mazón Serrano juge également ce relevé erroné)
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps (14-may-1522)

[12] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27 : « Este día quebramos el mástil y verga del trinquete, y estuvimos todo el día al reparo. »

[13] L’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete fixe au 19 mai 1522 la fin du contournement. À cette date pourtant, Francisco Albo note qu’ils se situent à l’ouest-sud-ouest du cap. Le lendemain, ils l’ont effectivement dépassé, mais le 21 ils sont en panne et dérivent au sud-sud-ouest sur cinq lieues, avant de repartir définitivement le 22.
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.99
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015) p.27 : « A los 19 del dicho, no tomé el Sol, más, estaba con el cabo Estenordeste – Oessudoeste (…) »

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