Séjour aux Moluques (10) : faux départ

 

Mercredi 18 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Le jour du départ est arrivé.

Le sultan Al-Manzor de Tidore, le sultan Yusuf de Jailolo, le souverain Alauddin de Bacan, ainsi que le fils du sultan Bayan Sirrullah de Ternate (probablement Darwis), doivent accompagner les navires espagnols jusqu’à Mare, où du bois leur a été préparé. [1]

En matinée, la Victoria, commandée par Juan Sebastián Elcano, met les voiles en premier et commence à s’éloigner. La Trinidad semble, elle, éprouver de la difficulté à appareiller. Et pour cause : les marins découvrent bien vite une importante voie d’eau dans la cale. Voyant le vaisseau amiral retourner au point de mouillage, la Victoria fait elle aussi demi-tour. [2]
Là, la cargaison est déchargée et la caraque couchée sur le côté. [3] Pourtant, l’eau continue d’affluer sans que l’on ne parvienne à trouver l’origine de la fuite.
Toute la journée du mercredi, ainsi que celle du jeudi, les marins vont pomper l’eau sans jamais en voir le bout. [4]

Al-Manzor, informé de la nouvelle, fit quérir cinq plongeurs particulièrement doués en apnée. Malgré une demi-heure d’investigation, la voie d’eau demeure introuvable.
Le sultan envoie donc chercher à l’autre bout de l’île trois nouveaux plongeurs, semble-t-il particulièrement réputés. [5]

 

 

Vendredi 20 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Très tôt le matin arrivent les trois hommes. Ils ont l’idée de plonger cheveux détachés, afin que leur chevelure soit aspirée en direction de la voie d’eau. Mais là encore, après une heure de recherches, ils remontent sans avoir rien trouvé. [6]

On découvrira finalement un grand trou au niveau de la quille. [7]

Affligé par ce qui se passe, Al-Manzor propose de se rendre lui-même en Espagne. Mais les Espagnols se sont concertés et ont établi une stratégie/un plan de secours. [8]

 

Vu l’ampleur de la réparation, [9] il a été décidé que la Victoria partira seule vers l’ouest.
La Trinidad va, elle, demeurer à Tidore pour réparer ; le navire radoubé, ils retraverseront le Pacifique en direction du Darién (au sud de l’actuel Panama) où ils pourront bénéficier de l’aide des conquistadors qui explorent la région. [10] En effet, l’expédition de Gil González Dávila et Andrés Niño a quitté Sanlúcar de Barrameda une semaine seulement avant l’armada de Magellan, dans le but d’effectuer une reconnaissance de la côte occidentale du Darién.
De là, ils espèrent débarquer, traverser à pied l’isthme de Panama et monter à bord de navires espagnols pour traverser la Mer des Caraïbes puis rentrer en Espagne. [11]

Antonio Pigafetta évoque le fait que les vents de mousson, dont la direction change selon la saison, vont être favorables aux deux navires. Propos relayés par nombre d’historiens. Or, selon l’Espagnol Tomás Mazón Serrano, cette assertion est erronée : les vents soufflent plutôt vers l’est en hiver, et vers l’ouest en été. Au moment où doit partir la Victoria, les vents vont donc être contraires, mais la Trinidad peut, elle, bénéficier des courants d’hiver pour gagner l’Amérique (à condition que les réparations ne s’éternisent pas). [12]

 

Elcano décide de décharger une partie de la cargaison, craignant que la Victoria, déjà usée par le périple, ne craque durant le trajet de retour. Ainsi, quelques soixante quintaux de clous de girofle sont débarqués et stockés dans la bâtisse où va être hébergé l’équipage de la Trinidad. [13]
Les marins doivent aussi décider s’ils vont partir ou rester. En effet, certains ont peur que la Victoria, semble-t-il dans un état de délabrement avancé, ne résiste pas au voyage ; d’autres, qui se rappellent les souffrances endurées jusqu’ici, ont peur de mourir de faim notamment durant la traversée de l’océan Indien. [14] À l’inverse, certains pouvaient craindre que les autochtones, pour quelque raison, ne se retournent contre eux, ou les livrent aux Portugais. [15]
Ils sont ainsi 47 à embarquer sur la Victoria, accompagnés de 13 Moluquois, parmi lesquels se trouvent deux pilotes. [16]

 

Al-Manzor informe les Occidentaux qu’il mettra à leur disposition des charpentiers. Et que durant le reste de leur séjour, ils seront traités comme ses propres enfants. [17]

 

 

Moluques (9) : hissage des nouvelles voiles   |   Départ de la Victoria  >

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.126 ; Charton p.338)

[2] Les chroniqueurs portugais João de Barros et Gaspar Correia indiquent que la voie d’eau est découverte alors que les deux navires se trouvent aux îles Banda. Ce qui est contredit par les récits des marins, notamment le Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) qui précise que la Trinidad était sur le point de déployer ses voiles lorsque l’avarie fut découverte.
Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera – Livro V (1778), Capitulo X, p.654
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – Gaspar Correa’s Account of the Voyage (1874), p.255
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.25

[3] Par « couché le bâtiment sur le côté » (se la puso de costado), Antonio Pigafetta veut sans doute dire « incliné le navire sur le côté » et non le renverser, comme s’il était mis en cale. Autrement, l’eau n’aurait pas pu continuer d’entrer et la zone trouée aurait été visible.

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.126-127 ; Charton p.338)

[5] Le pilote génois, repris par l’historien belge Jean Denucé, parle de 25 plongeurs. Ce qui paraît exagéré.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.25
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.347

[6] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)

[7] Dans son témoignage, Martín de Ayamonte, qui est le seul à mentionner l’origine de la voie d’eau, ne précise pas si ce sont les plongeurs qui l’on découverte, ou si cela a été vu plus tard, lorsque les réparations ont pu commencer (sans doute en couchant le navire sur la plage).
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.8

[8] Il est ici difficile d’imaginer comment Al-Manzor aurait pu se rendre en Espagne, dont il ignorait certainement la localisation. Il est possible que cette proposition ait été de pure forme, bien que l’on puisse constater que le sultan fait tout ce qu’il lui est possible pour aider les Européens.

[9] L’historien espagnol Eustaquio Fernández y Navarrete évoque trois mois de délai.
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.86

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.209

[11] Mazón Serrano, Rutaelcano – La Gran Decisión de Elcano

[12] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)
Mazón Serrano, Rutaelcano – La Gran Decisión de Elcano

[13] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)

[14] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.348

[15] Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.88

[16] Ayamonte n’en mentionne qu’un seul.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127 ; Charton p.338)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.88
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.514
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.8

[17] Deux cents cinquante charpentiers pour Pigafetta ; cent cinquante selon Navarrete
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.127-128 ; Charton p.338)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.86

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