Séjour aux Moluques (9) : hissage des nouvelles voiles

 

Dimanche 15 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

En soirée arrive le souverain de Bacan. [1] Il est accompagné de son frère, qui vient épouser l’une des filles d’Al-Manzor de Tidore. Son embarcation compte cent vingt rameurs, répartis en trois rangs, et est richement décorée ; de la musique règle le rythme des rames. Derrière suivent deux canots avec des jeunes filles, semble-t-il destinées au service de la future épouse.

Comme le leur a demandé Al-Manzor, les Espagnols tirent au canon en l’honneur du visiteur (sans toutefois employer la plus grosse artillerie, car les navires sont trop chargés pour cela). En guise de remerciement, les visiteurs font le tour des caraques occidentales. [2]

La tradition locale interdit à un souverain de poser le pied sur la terre d’un autre. Al-Manzor se rend donc sur l’embarcation du sultan de Bacan. Après un certain cérémonial, Al-Manzor offre en dot cinq cents draps d’or et de soies venus de Chine (ils sont très prisés des Moluquois, qui les revêtent notamment en cas de deuil). [3]

 

 

Lundi 16 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Le cérémonial entre les souverains de Bacan et de Tidore se poursuit. Ce dernier fait envoyer aux visiteurs un repas porté par une délégation de cinquante femmes et vingt-cinq hommes ; dix femmes supplémentaires, plus âgées, font office de maîtresses de cérémonie.
Des mets sont également envoyés aux Espagnols.

Sur le chemin du retour, certaines des femmes autochtones s’attachent aux Occidentaux, qui ne parviennent à s’en défaire qu’à l’aide de petits cadeaux. [4]

Ce jour est également important pour les marins puisqu’ils hissent les nouvelles voiles de leurs navires. Celles-ci arborent la croix de Saint-Jacques, [5] avec la mention « Ésta es la enseña de nuestra buena fortuna » (Ceci est la bannière de notre bonne fortune). [6]

Croix Saint-Jacques (Cruz Santiago)
Croix de Saint-Jacques (Cruz de Santiago), symbole de l’ordre du même nom

 

 

Mardi 17 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Comme promis, les Espagnols donnent au sultan Al-Manzor des fusils, des arbalètes et quatre barils de poudre, qui font partie des armes récupérées sur les jonques prises d’assaut lors du séjour aux Philippines. [7]

Le jour du départ approche, et quatre-vingts tonneaux d’eau potable sont embarqués. Du bois doit également être récupéré sur la petite île voisine de Mare : Al-Manzor y a envoyé une centaine d’hommes pour préparer la marchandise, que les Européens récupéreront au passage. [8]
Selon Jean Denucé et l’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete, les souverains de Jailolo et Bacan, ainsi que l’un des fils du sultan Bayan Sirrullah de Ternate, ont prévu d’accompagner les Espagnols jusqu’à Mare. [9]

 

Ce même jour, le sultan de Bacan est exceptionnellement accueilli sur l’île de Tidore afin de nouer une alliance avec l’Espagne. Celui-ci jure sa fidélité au roi Carlos devant tous les témoins, et ajoute qu’il conservera tous les clous de girofle laissés par les Portugais pour les remettre à la prochaine escadre espagnole qui se présentera. Il indique aussi vouloir envoyer au roi un esclave et deux bahars de clous de girofle. [10]
Le sultan offre également un étonnant cadeau à l’attention du roi d’Espagne : des perroquets noirs et blancs ainsi que de très beaux Oiseaux de Paradis empaillés. [11]

 

 

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________

[1] L’homme en question est probablement Alauddin Ier, qui a débuté son règne aux environs de 1520. Cependant, la date étant à la fois imprécise et proche de celle de l’arrivée des Espagnols (1521), il existe un doute sur son identité. Il pourrait en effet s’agir de son prédécesseur, Yusuf, un demi-frère de Bayan Sirrullah de Ternate (ce Yusuf n’ayant aucun lien avec le souverain de Jailolo, Yusuf Ier).
Via Wikipedia (EN) : Sultanate of Bacan – Early Europeans impact & List of sultans

[2] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.123 ; Charton p.336)

[3] Antonio Pigafetta les nomme « patelles » ou »patollas ».
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.123 ; Charton p.337)

[4] Antonio Pigafetta a précédemment expliqué que les femmes moluquoises étaient (à leurs yeux) particulièrement laides, raison pour laquelle les marins les ont sans doute repoussées.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.124 ; Charton p.337)

[5] La croix de Saint-Jacques est une croix latine dont le pied représente l’épée avec laquelle Jacques de Zébédée, dit « le majeur », fut tué en Palestine. L’ordre de Santiago, ou
ordre de Saint-Jacques-de-l’Épée, qui se place sous son patronage, fut fondé au XIIe siècle pour combattre les Maures en Espagne.

[6] Selon Jean Denucé, le hissage des voiles aurait eu lieu le 15 décembre ; or Pigafetta parle du « lundi », soit le 16.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.124 ; Charton p.337)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.347 : « Ceci est la devise de notre salut »

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.124 ; Charton p.337)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.347

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.125 ; Charton p.337)

[9] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.347
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.85

[10] Il semble que le sultan Alauddin ait proposé dix bahars, mais les marins durent refuser car les navires étaient déjà pleins.
Le bahar étant une unité de mesure fixée par les Portugais pour leurs échanges avec les indigènes. Pour plus d’informations, voir le billet Séjour aux Moluques (4) : visite de Lourosa.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.125 ; Charton p.337)

[11] Les premiers explorateurs pensaient que les paradisiers (de la famille des Paradisaeidae) ne se posaient jamais car les peuples du sud-est asiatique retiraient les pattes avant d’empailler l’animal. L’espèce observée par Antonio Pigafetta est probablement un paradisier grand-émeraude, endémique de la région (l’auteur lombard mentionne qu’ils n’ont pas d’ailes, ce qui est faux).

Pigafetta parle de deux oiseaux, Navarrete de trois. Pigafetta dit qu’on les nomme « bolon dinata » (oiseaux de dieu »), Maximilianus Transylvanus « mamuco diata ».
Selon Eustaquio Navarrete, c’est Al-Manzor qui les offre.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.125 ; Charton p.337)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.85
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.209

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