Séjour aux Moluques (8) : embarquement de Lourosa

 

Samedi 7 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Pedro Afonso de Lourosa  arrive aux navires espagnols accompagnés de trois des fils du sultan de Ternate, Bayan Sirrullah (décédé en début d’année). Les épouses de ces derniers sont également présentes. [1] À bord, les hommes se voient offrir des tasses dorées, les femmes des ciseaux et diverses babioles.

On remet également aux fils des bijoux à destination de la veuve du sultan, qui refuse de monter à bord. [2]

 

 

Dimanche 8 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Ce dimanche est célébrée l’Immaculée Conception, à grands coups de canons et de feux d’artifices. Ce n’est pas précisé, mais une messe est très certainement célébrée. [3]

 

Durant le mois de décembre, le sultan Al-Manzor de Tidore fait avertir les marins chargés du hangar à marchandises de ne pas sortir à la nuit tombée. En effet, des insulaires, par l’intermédiaire d’onguents magiques, prennent l’apparence d’hommes sans tête ; errant dans l’obscurité, ils oignent la paume de ceux qu’ils croisent, provoquant la maladie et le décès sous trois ou quatre jours. S’ils font face à plusieurs personnes, les hommes sans tête ont la capacité de les étourdir. Le sultan assure ses visiteurs qu’il recherche les sorciers en question, et que plusieurs ont déjà été pendus. [4]

 

 

Lundi 9 décembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Le sultan Yusuf de Jailolo honore les Occidentaux d’une nouvelle visite, durant laquelle il observe le maniement des armes à feux. [5]

 

En soirée, Al-Manzor se présente aux vaisseaux accompagné de trois de ses femmes. Le souverain précise que seuls les membres de la famille régnante peuvent se déplacer avec leurs épouses (ceci peut-être pour montrer aux Espagnols combien il les estime).

Al-Manzor vient très régulièrement à bord depuis qu’il a eu connaissance de l’empressement des Européens à partir. Il se montre triste et prévenant. Il demande à ce qu’on lui laisse quelques armes pour assurer sa défense. [6] Il donne également des conseils sur la navigation, comme de ne pas aller de nuit, à cause des hauts fonds et des récifs. Les marins lui rétorquent qu’ils ont néanmoins l’intention de voguer jours et nuits afin de rentrer le plus vite possible. Ce à quoi le sultan répond qu’il ne lui reste plus qu’à prier pour eux.

 

C’est probablement ce jour-là que Lourosa embarque sur la Trinidad avec son épouse afin de rentrer en Europe. [7]
Selon les chroniqueurs portugais João de Barros et Gaspar Correia, Pedro Afonso de Lourosa (aussi nommé João de Lourosa) aurait proposé aux Espagnols de leur servir de pilote jusqu’en Europe contre trente bahars (ou cinquante quintaux) de clous de girofles. En plus de les avoir avertis qu’ils étaient recherchés, il leur aurait promis de les conduire aux îles Banda et à Timor où ils auraient pu embarquer respectivement des macis (fleurs de muscades) et du bois de santal. Pour l’historien belge Jean Denucé, ce sont les Espagnols qui, constatant sa grande connaissance de la région, lui demandèrent de servir de pilote.
Toujours selon de Barros, ils auraient eu l’intention d’en faire le capitaine de la Trinidad (Denucé avance qu’il s’agit d’une idée de Gonzalo Gómez de Espinosa), avant de faire machine arrière. Correia affirme qu’il fut effectivement nommé capitaine.
Que Lourosa ait proposé ses services ou ait été recruté, Jean Denucé affirme que le Portugais aurait accepté de les conduire en Europe et de se mettre au service de la Casa de Contratacion de Séville. [8]

Il est important de rappeler que les Portugais considéraient à l’époque Lourosa comme un traître (« [un] homme déloyal à sa patrie » dit de Barros), et qu’ils ont pu chercher à ternir son image en en faisant l’initiateur de son intégration au sein de l’armada espagnole.

Deux jours plus tard (possiblement le mercredi 11 décembre 1521), le régent Darwis de Ternate [9] se présente à bord d’un canot chargé d’hommes et invite le Portugais à venir le voir. Mais parce qu’il devine quelque manœuvre, Lourosa refuse, et demande même aux Espagnols de ne pas laisser Darwis monter à bord, ce qu’ils acceptent. Agacé par ce refus, Darwis se serait retourné vers ceux qui logeaient Lourosa à Ternate, leur reprochant de l’avoir laissé partir sans sa permission.
Les Espagnols apprennent plus tard (on ne sait comment) que Darwis projetait de remettre Lourosa au gouverneur de Malacca, Jorge de Albuquerque, à qui il était demeuré fidèle.

 

 

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________

[1] Antonio Pigafetta signale que « leurs femmes, [qui] étaient filles du roi de Tadore ».
L’identité de toutes ces personnes n’est pas précisée. Bayan Sirrullah a eu de très nombreux enfants (une vingtaine sont connus), dont on sait peu de choses. Ceux pour lesquels existent des informations sont les futurs sultans de Ternate ; mais Boheyat et Dayal, futurs 3e et 4e sultans, n’ont alors que 7 et 6 ans, ce qui paraît un peu jeune pour être marié.
À noter que certaines épouses de Bayan Sirrullah sont également des filles du sultan de Tidore, Al-Manzor. Ce qui signifie que certains fils sont donc potentiellement mariés à des sœurs ou des demi-sœurs de leurs mères, donc à leurs tantes ou leurs « demi-tantes ».
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.121 ; Charton p.336)

[2] Son identité n’est également pas mentionnée. Il pourrait s’agir de Nyaicili Boki Raja, qui assure alors l’exercice du pouvoir en compagnie du régent Darwis, ou d’une autre fille d’Al-Manzor, au nom inconnu, et mère du futur sultan Boheyat.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.121 ; Charton p.336)

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.122 ; Charton p.336)

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.126 ; Charton p.337)

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.122 ; Charton p.336)

[6] La version française du journaliste Édouard Charton emploie le terme de « bersil », qui est une grosse arbalète (précision de Charton lui-même). La version espagnole de la Fundación Civiliter parle de « pièces d’artillerie » (piezas de artillería).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.122 ; Charton p.336)

[7] Pigafetta n’est pas très clair sur la date exacte. La logique voudrait que cela ait eu lieu le jour de la visite, soit samedi 7 décembre 1521. Mais dans son récit, le Lombard en parle après avoir mentionné les visites d’Al-Manzor avec l’expression « pendant ce temps ». De plus, Lourosa semble s’être esquivé de Ternate, sans l’assentiment du régent Darwis.
En résumé, l’embarquement de Lourosa a pu avoir lieu le 7, le 9 ou encore à n’importe quel autre moment de décembre. L’historien belge Jean Denucé place celui-ci au mercredi 18 décembre 1521 (date du « faux » départ des navires).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.122 ; Charton p.336)

[8] Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera – Livro V (1778), Capitulo X, p.652
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – Gaspar Correa’s Account of the Voyage (1874), p.254
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.345

[9] Que Pigafetta nomme « Chechilideroix », sans doute une déformation de « Kaicili Darwis » (prince Darwis).
Pour plus d’informations à son sujet, voir le billet Séjour aux Moluques (2) : ce qu’il était advenu de Francisco Serrão
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.122 ; Charton p.336)

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