Séjour aux Moluques (6) : le sultan de Tidore tient promesse

 

Dimanche 24 novembres 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

À la nuit tombée, le sultan Al-Manzor, qui était parti chercher des clous de girofle à Bacan, revient à Tidore au son des timbales. Alors que ses esquifs passent entre les caraques espagnoles, celles-ci tirent au canon pour saluer son retour.
Monté à bord, il informe ses invités que, suivant ses ordres, on leur apporterait une grande quantité d’épices durant les quatre jours à venir. [1]

 

 

Lundi 25 novembres 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Comme convenu, les clous de girofle en provenance de Bacan commencent à affluer à Tidore. Les épices étant encore fraîches, on leur accorde un rabais, car leur poids va diminuer en séchant. [2]

Antonio Pigafetta signale que ce sont les premiers clous qu’ils embarquent, ce qui semble contredire ce qu’il avait raconté précédemment. Peut-être les épices de Tidore étaient-elles encore stockées à terre (dans le hangar servant au troc, par exemple), et pas encore embarquées.

 

 

Mardi 26 novembres 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Al-Manzor se présente à bord et explique combien son aide revêt un caractère exceptionnel : aucun de ses prédécesseurs n’avait jamais quitté l’île. Mais il était résolu à leur montrer la confiance qu’il plaçait en eux. [3]
Néanmoins, son propos n’est pas complètement désintéressé : s’il désire aider les Européens à partir au plus vite, c’est parce qu’ils ont promis de revenir avec une flotte plus importante et le sultan compte sur celle-ci pour venger son père, Jamaluddin (Ciri Leliatu), tué à Buru. Son cadavre a été jeté à la mer et il n’a pu être enterré selon les rites musulmans.

 

Le sultan les informe également d’une coutume locale : lorsque l’on charge les premiers clous de la récolte à bord d’un navire, un banquet est organisé en l’honneur des marins ou des marchands présents à bord. Des prières sont également adressées pour leur retour sains et saufs. Pour l’occasion, il a invité le sultan de Bacan (Alauddin Ier), qui doit se présenter avec son frère. Al-Manzor ajoute qu’il a même fait nettoyer les rues. [4]

Les Espagnols ne montrent guère d’enthousiasme, car plusieurs signent les maintiennent sur leurs gardes, malgré l’apparente bienveillance d’Al-Manzor.
Tout d’abord, ils ont appris (Pigafetta ne dit pas comment) que trois Portugais avaient été assassinés à l’endroit où ils faisaient escale, par des insulaires cachés dans les bois. [5] Par « endroit », on ne sait pas si le Lombard veut dire l’île de Tidore elle-même ou bien la baie où sont ancrés les navires. De plus, il n’est pas possible de savoir avec certitude s’il s’agit de personnes inconnues ou bien des trois domestiques chrétiens qui accompagnaient Francisco Serrão le jour de son empoisonnement (c’est en tout cas la version pour laquelle penche l’historien belge Jean Denucé). [6]
Ensuite, les marins ont remarqué que les indigènes qu’ils avaient capturés lors de leur séjour aux Philippines et à Bornéo parlaient souvent à ceux de Tidore ; ce qui leur fait se demander si les autochtones ne prépareraient pas quelque chose. Tous ont encore en mémoire le banquet funeste de l’île de Cebu, où vingt-six de leurs compagnons ont été massacrés. [7]
La plupart des marins n’a aucune confiance dans les indigènes, malgré leur hospitalité, et demande aux capitaines de partir au plus vite, arguant que tout ceci ne constitue qu’un stratagème visant à les retenir en vue de les tuer. Certains envisagent même de tout abandonner sur place pour s’enfuir. [8] Il ne faut pas non plus oublier que Pedro Afonso de Lourosa les a avertis que des navires portugais les cherchaient dans la région, dans le but de les arrêter (et sans doute de les tuer).

Des excuses sont présentées au sultan, tout en l’invitant à se rendre au plus tôt aux navires afin qu’on lui remette les esclaves promis. [9] Ils ont en effet l’intention de partir dès que le temps sera favorable.

La venue d’Al-Manzor ne se fait pas attendre. Il exprime sa déception face à un départ aussi précipité, les navires demeurant en général 1 mois sur place afin de charger leur cargaison, ce que les Espagnols ont réalisé en bien moins de temps. Le souverain semble même s’en vouloir d’être parti en quête d’épices dans d’autres îles, hâtant ainsi leur départ. Il ajoute que la saison n’est guère propice à la navigation, rendue plus compliquée par les hauts fonds près des îles Banda. De plus, assure-t-il, ils risquent de croiser leurs ennemis portugais.
Voyant que ses mots n’ont aucun effet, Al-Manzor affirme qu’il va leur rendre tous les cadeaux qu’ils lui ont fait, car il n’aura pas le temps de préparer les siens à l’attention du roi d’Espagne, et passera pour un ingrat vis-à-vis de ses voisins. Pire : certains pourraient s’imaginer, voyant les Occidentaux partir en vitesse, qu’il a tenté de les tromper, et pour toujours il porterait le nom de traître. [10]
Ses invités lui répondent qu’ils craignent quelque trahison, et ne souhaitent pas demeurer à Tidore plus longtemps. [11]

À ces mots, Al-Manzor fait apporter un Coran qu’il baise et pose sur sa tête à plusieurs reprises. Il jure alors au nom d’Allah qu’il sera pour toujours l’allié du roi d’Espagne.
Amadoués, les Espagnols acceptent de demeurer à Tidore jusqu’à la mi-décembre. Un sceau et un pavillon royaux sont offerts au sultan. [12]

 

Difficile ici de connaître les véritables intentions d’Al-Manzor. Exprime-t-il véritablement le fond de sa pensée ?
En tout cas, les équipages apprendront plus tard que certains des chefs de l’île auraient conseillé à Al-Manzor de massacrer les Espagnols, afin de s’attirer les bonnes grâces des Portugais. Chose à laquelle se serait refusé le sultan. Même si, là encore, rien ne dit que ces allégations étaient véritablement fondées, et auraient tout aussi bien pu être un subterfuge pour, au contraire, s’attirer les faveurs des Espagnols en inventant cette histoire de complot à leur encontre. [13]

 

 

Mercredi 27 novembres 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Ce jour, le sultan Al-Manzor fait publier un avis stipulant que n’importe qui  peut vendre des clous de girofle aux Espagnols.
La marchandise afflue alors encore un peu plus. [14]

Au total, la Trinidad va embarquer 1 200 quintaux de clous à destination du roi, et 200 pour les marins. La Victoria elle compte 800 quintaux pour le roi, et 200 pour les marins. [15]

 

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.117-118 ; Charton p.334)

[2] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.118 ; Charton p.334)

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.118 ; Charton p.334)

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.118 ; Charton p.335)

[5] À noter que la région de Tidore où se seraient déroulés les évènements (Rum Balibunga, où se trouve le monument dédié à Elcano), présente, à l’heure actuelle, une importante forêt s’étalant jusqu’à la côte.

[6] La mort par empoisonnement de Serrão est d’ailleurs contestée par ce même Jean Denucé. Cf. Séjour aux Moluques (2) : ce qu’il était advenu de Francisco Serrão.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.346

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.118-119 ; Charton p.335)

[8] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.24
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.80

[9] Pigafetta précise qu’ils sont quatre.

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.119-120 ; Charton p.335)

[11] La personne qui répond à Al-Manzor est nommée « the captain ». S’agit-il de Gonzalo Gómez de Espinosa, capitaine de la Trinidad, le vaisseau amiral ? De Juan Sebastián Elcano, capitaine de la Victoria, mais personnage prépondérant de l’expédition depuis l’éviction de Carvalho ? Il pourrait s’agir de Giovanni Battista da Ponzoroni, capitán general, ce qui signifierait que le Routier du pilote génois est bien l’œuvre de Leone Pancaldo.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.25

[12] Pigafetta dit que les Espagnols promettent de demeurer encore quinze jours (ce qui amène au jeudi 12 décembre 1520). Le Pilote génois raconte qu’Al-Manzor promet de leur délivrer la cargaison pour le dimanche 15 décembre 1520.
Jean Denucé précise que la bannière comporte la signature de Carlos Ier, sans préciser d’où il tient cette information.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.119-120 ; Charton p.335)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.25
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.346

[13] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.120 ; Charton p.335)

[14] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.120 ; Charton p.335)

[15] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.210

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