Séjour aux Moluques (5) : visite du sultan de Jailolo

 

Vendredi 15 novembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Le sultan Al-Manzor de Tidore annonce aux Espagnols qu’il va se rendre à Bacan pour y récupérer les clous de girofle laissés par les Portugais. [1] Il demande également des cadeaux pour les dirigeants de Moti, qu’il compte offrir au nom du roi d’Espagne. [2]]
Avant de quitter le bord, Al-Manzor demande comment les Occidentaux se servent de leurs armes de jets (fusils et arbalètes). Il s’exerce même à l’arbalète, tirant trois coups ; mais, pour une raison inconnue, il refuse de toucher aux fusils. [3]

 

Le Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) donne une toute autre version de cette séquence. [4]
Le souverain de Bacan [5] se serait présenté de lui-même à Tidore pour rencontrer les Occidentaux. Après s’être déclaré vassal du roi de Castille, il les aurait informés qu’il possédait des clous de girofle destinés au roi du Portugal, que celui-ci les avait payés mais pas emportés. [6] Les capitaines Espagnols lui auraient répondu qu’ils acceptaient de les lui acheter à condition qu’il les livre à Tidore. Voyant qu’il ne pouvait faire affaire, le sultan de Bacan demanda un étendard et un « sauf-conduit », qui lui sont remis signés par les capitaines.
Ce dernier point est intriguant : pourquoi demander un sauf-conduit s’ils ne font pas affaire ? Et à quoi lui aurait-il servi ? S’agit-il d’une incompréhension du Pilote génois ? (ce qui est peu crédible sachant que Ponzoroni, l’un des deux auteurs présumés, est le capitán general de l’armada à ce moment-là). S’agit-il d’une erreur de traduction de Sir Stanley of Alderley ?
Dans son journal, Pigafetta raconte plus tard qu’un pavillon et un sceau royal sont donnés à Al-Manzor ; s’agit-il de deux séquences différentes ou bien les deux auteurs de l’époque ont-ils mélangé leurs souvenirs ? Les souverains n’étant presque jamais mentionnés par leur nom dans les différents textes (mais uniquement par « le roi »), il est parfois difficile de savoir de qui il s’agit exactement.
De plus, toujours selon le Lombard, le souverain de Bacan vient effectivement à Tidore, mais le 15 décembre, soit un mois plus tard ; à ce moment-là, il assure qu’il gardera tous les clous de girofle laissés par les Portugais en vue de la prochaine expédition espagnole. Le routier du Pilote génois est-il au final tellement concis sur ces évènements qu’il en devient erroné ? Difficile de trancher, dans la mesure où le journal de Pigafetta n’est pas toujours très clair non plus.

 

 

Samedi 16 novembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Ce jour-là arrivent plusieurs embarcations transportant le raja (ou sultan) Yusuf, l’un des souverains de Jailolo. [7] De nombreux présents lui sont offerts. L’homme considère Al-Manzor comme son propre fils ; par conséquent, ses amis sont également les siens. Il invite même les Européens à se rendre dans son pays.
Antonio Pigafetta dit de lui qu’il est un souverain puissant et respecté, mais également très vieux. Ce que confirme dans ses écrits Tomé Pires, un apothicaire portugais considéré comme la plus grande source de son époque concernant l’archipel malais (ou Insulinde). [8]

L’historien belge Jean Denucé déclare que le sultan de Jailolo signe ce même jour « un contrat d’alliance et de soumission » à la Castille (mais sans préciser sa source). [9]

 

 

Dimanche 17 novembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Au matin, le sultan Yusuf revient à bord : ayant été un grand guerrier dans sa jeunesse, il demande à ce qu’on lui montre comment les Européens se battent et comment ils manœuvrent les bombardes. Ce que ces derniers acceptent à sa grande satisfaction. [10]

 

Le même jour, Antonio Pigafetta se rend à terre pour examiner le fameux giroflier, dont les boutons doivent être récoltés à leur juste maturité deux fois dans l’année, à chaque solstice, soit Noël et fin juin (aux alentours de la Saint Jean-Baptiste, le 24). [11]
Il en profite pour observer la population locale, qui va nue (ou avec juste un pagne), comme la plupart des peuples de ces contrées. Le Lombard note au passage, et avec un certain étonnement, que la laideur des femmes autochtones n’empêche pas les hommes d’être très jaloux. Leurs maisons sont similaires à celles de la région, mais moins hautes. [12]

 

Pigafetta précise aussi que les habitants de Ternate continuent de venir en canots leur porter des clous de girofle, qu’ils refusent de manière systématique, au grand agacement des insulaires. Les Espagnols attendent en effet que Al-Manzor et son fils leur rapporte cette marchandise, et ne souhaite visiblement pas froisser leurs hôtes en en acquérant par d’autres moyens. Un troc de vivres contre des babioles s’effectue tout de même. [13]

 

 

Moluques (4) : visite de Lourosa   |   Moluques (6) : promesse tenue  >

 

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________

[1] Pour plus d’informations, se reporter au billet précédent : Séjour aux Moluques (4) : visite de Lourosa.
À noter que Pigafetta a déjà mentionné auparavant le fait que le sultan comptait se rendre à Bacan pour le même motif. A-t-il anticipé cela et en a-t-il parlé avant, ou bien Al-Manzor était-il au courant de la marchandise laissée par les Portugais à Bacan, et avait-il dit qu’il s’y rendrait, mais ne l’a fait que le 15 novembre ?
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.113-114 ; Charton p.331)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.78

[2] Là encore, le récit est un peu flou. Le fils du sultan, Mossahap, est censé être parti pour Moti le mercredi 13 novembre afin d’y récupérer des clous de girofle. S’y trouve-t-il encore ? Est-il revenu ? Les présents sont-ils prévus comme monnaie d’échange avec les clous ? Autre hypothèse : Al-Manzor compte offrir ces cadeaux indépendamment des clous, sachant que Moti se trouve sur son trajet pour aller à Bacan.

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.114 ; Charton p.331)

[4] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.24

[5] Le Pilote génois écrit Bargão (ou Baraham), que Sir Stanley of Alderley comprend comme « Bachão », le nom portugais de ces îles.
Le souverain en question n’est pas nommé, mais pourrait être Alauddin Ier, qui prit le pouvoir vers 1520. Cf. Sultanate of Bacan et List of rulers of Maluku – Sultans of Bacan.

[6] Ce qui rejoint ici l’histoire des Portugais massacrés à Bacan racontée par Pedro Afonso de Lourosa.

[7] Jailolo est aujourd’hui un district indonésien (kecamatan) situé sur la côte ouest de l’île de Halmahera (anciennement Jilolo, ou parfois Jailolo), au nord de Ternate et Tidore.
Pigafetta écrit « rajah Jussu » et « Giailolo  ».
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.114 ; Charton p.331-332) : « Geailolo / Giailolo »
Wikipedia, List of rulers of Maluku – Sultans of Jailolo

L’historien belge Jean Denucé écrit : « Quelques jours après cette entrevue avec de Lorosa (le 14 novembre), on reçut à bord du vaisseau-amiral, le roi mahométan de Gilolo, appelé Luz ». On ne comprend pas bien si ce 14 novembre fait référence à la visite de Lourosa ou de Luz, que Pigafetta place respectivement aux 13 et 16 novembre. On peut cependant imaginer que l’entrevue avec Lourosa, ayant eu lieu le 13 au soir, se soit prolongée jusqu’au 14.
Concernant le nom du roi mahométan, Luz, il n’en existe aucun d’un nom approchant (et la description de Pigafetta semble correspondre à Yusuf Ier).
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.345

[8] Le manuscrit original de son ouvrage Suma Oriental que trata do Mar Roxo até aos Chins, rédigé entre 1512 et 1515, est conservé à la bibliothèque de l’Assemblé nationale de France (fond ancien de la bibliothèque).
Via Wikipedia (EN) : Sultanat of Jailolo – Early Kings
– Pires, The Suma Oriental (1515 ; 1944), p. 221.

[9] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.345

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.115 ; Charton p.332)

[11] Pigafetta ajoute que la plante ne pousse qu’en zone montagneuse, et qu’elle dépérit si l’on tente de la planter en plaine. Les Hollandais, lorsqu’ils viendront commercer dans la région, prouveront que cette assertion est fausse.
À l’origine, les Européens pensaient que le giroflier ne poussait que dans quelques îles qui appartiennent aujourd’hui aux Moluques du Nord. Mais par la suite, on en découvrit ailleurs et l’on donna le nom d’îles Moluques à une vaste zone, comptant plus d’un millier d’îles, divisée entre les provinces indonésiennes des Moluques du Nord et des Moluques (plus au sud et proches de la Papouasie).
Charton, Voyageurs anciens et modernes – T.3 : Voyageurs modernes, quinzième siècle et commencement du seizième – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.334 note 1

[12] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.116-117 ; Charton p.334)

[13] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.117 ; Charton p.334)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.78

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