Séjour aux Moluques (3) : Visite du fils du sultan de Ternate

 

Lundi 11 novembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Ce jour arrivent à Tidore deux pirogues. À bord se trouve le fils du sultan de Ternate.
L’identité de ce fils est inconnue. Antonio Pigafetta déclare qu’il s’agit « (d’)un des fils du roi de Tarenate (sic) nommé plus haut » (uno de los hijos del rey de Tarenate a quien acabamos de nombrar), soit Bayan Sirrullah (également connu sous le nom d’Abu Lais), qui est pourtant déjà décédé à ce moment-là et n’est donc plus le sultan de Ternate. [1] L’auteur lombard nomme le fils « Chechilideroix », mais cela ne correspond au nom d’aucun des enfants de Bayan Sirrullah, même déformé. On ignore donc duquel il s’agissait. [2]

Au son des timbales, les deux esquifs s’approchent des navires espagnols, mais le fils du sultan ne montre aucune volonté de monter à bord. Les occidentaux comprennent qu’il ne souhaite agir sans l’accord d’Al-Manzor, car Tidore et Ternate sont en conflit. Les marins se rendent auprès d’Al-Manzor pour demander la permission d’accueillir le visiteur ; le souverain leur répond d’agir comme bon leur semble. [3]

Dans l’intervalle, le représentant de Ternate s’est éloigné, peut-être parce qu’il pressent qu’il ne sera pas reçu. Les marins mettent alors une chaloupe à l’eau et vont à sa rencontre pour lui offrir un drap de soie et quelques babioles. L’homme les accepte, mais semble-t-il de mauvaise grâce, puis repart pour Ternate. [4]

On ne sait comment, les explorateurs européens vont par la suite apprendre qu’à bord de la pirogue du fils du sultan se trouvait la veuve javanaise et les fils (sic) de Francisco Serrão. [5]
Était-ce là la raison de la visite du fils du sultan ? Que la veuve du Portugais rencontre Fernão de Magalhães, l’ami de son époux, dont ce dernier lui avait certainement parlé ? On ne peut que conjecturer à ce sujet.

 

Dans l’autre embarcation se trouve un certain Manoel, un domestique « Indien » de Pedro Afonso de Lourosa, converti au christianisme. Ce dernier est un Portugais venu remplacer Serrão comme conseiller de la couronne de Ternate. Manoel, parlant portugais, vient à la Trinidad pour informer les Espagnols que les fils de Bayan Sirrullah sont disposés à rompre leur lien avec le Portugal pour se lier à l’Espagne. [6]
Les Espagnols écrivent alors un courrier à l’attention de Lourosa pour l’inviter à venir les rencontrer.

Dans son témoignage, Martín de Ayamonte raconte qu’au contraire le souverain de Ternate ne voulut pas traiter avec les Espagnols, et les invita même à venir à Ternate constater que les clous de girofle se trouvaient dans des paquets aux noms des Portugais.
Si les chroniqueurs portugais comme Fernão Lopes de Castanheda sont a priori même avis, [7] les historiens espagnols Braulio Vázquez Campos, Cristóbal Bernal Chacón & Tomás Mazón Serrano estiment que ce récit n’est pas cohérent avec celui de Gonzalo Gomez de Espinosa, ni avec ce que Pigafetta et Lourosa ont dit à ce sujet. [8]
Une possibilité serait que les auteurs portugais aient volontairement déformé la réalité pour « garder la face », et ne pas laisser entendre que les indigènes de Ternate aient pu se montrer déloyaux envers le roi du Portugal, afin de préserver leurs intérêts. En effet, même si les deux nations ont effectivement commercé dans une entente cordiale, il semble que certains à Ternate (et notamment la reine) n’auraient pas été mécontents de voir les Portugais s’en aller. [9]
Une autre possibilité serait que Lourosa ait proposé un ralliement à l’Espagne de son propre chef, sans en référer au dirigeants de Ternate. (Lourosa sera d’ailleurs plus tard décrit comme un traître par les Portugais [10] ).

 

 

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________

[1] Pour plus de détails à ce sujet, se reporter au billet précédent Séjour aux Moluques (2) : ce qu’il était advenu de Francisco Serrão.

[2] On connaît 23 enfants de Bayan Sirrullah (et peut-être en avait-il d’autres), dont a priori 9 garçons.
Le souverain en place au moment des évènements, Boheyat (ou Abu Hayat), n’est qu’un enfant, et n’a donc pas de progéniture.

L’historien belge Jean Denucé dit que le Chechilli de Roix en question est « Cachil Daroez », une déformation portugaise de Kaicili Darwis, effectivement l’un des fils de Bayan Sirrullah qui exerce comme régent de Boheyat à l’époque. Pour affirmer cela, Denucé se réfère au chroniqueur portugais João de Barros. Sauf que de Barros ne parle pas de cette séquence des pirogues, et ne peut donc mentionner explicitement le nom du fils du sultan. Il s’agit a priori d’une interprétation de l’historien belge.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.343 note 2

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.108 ; Charton p.328)

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.108 ; Charton p.328)

[5] Une page auparavant, Antonio Pigafetta parlait « d’un fils et d’une fille », alors qu’ici il ne mentionne que « les fils ». La fille est-elle absente ? Par « les fils » veut-il dire « les enfants » ? Serrão a-t-il eu d’autres enfants d’autres femmes non-mentionnées avant (peu probable cependant) ? Une fois encore, le récit du Lombard est confus.
Jean Denucé indique « deux enfants ».
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.108 ; Charton p.328)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.343

[6] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.108 ; Charton p.328)

[7] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.343 note 5 ; citant Castanheda, Historia do descobrimiento e conquista da India pelos Portugiuezes (1551), liv. VI, cap. X.

[8] Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.8 note 49

[9] Via Wikipedia (EN) : Boheyat – Accession
– Tiele, De Europëers in den Maleischen Archipel (1879-1887), Part I:3, p. 361 & Part I:7, p. 389

[10] Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera – Livro V (1778), Capitulo X, p.652 : « un homme déloyal à sa patrie » (João de Lourousa que estava em Tarnate , como homem desleal á pátria)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – Gaspar Correa’s Account of the Voyage (1874), p.254 : « (il) dit qu’il était pilote et les emmènerait en Castille » (a Portuguese, named Juan de la Rosa, who had come to Ternate, saying he was a pilot, and would take them to Castile)

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