Séjour aux Moluques (2) : ce qu’il était advenu de Francisco Serrão

 

Dimanche 10 novembre 1521
Tidore, Moluques du Nord (Indonésie)

Lors d’un nouvel entretien avec Al-Manzor, ce dernier s’avère curieux des soldes et rations que Carlos Ier octroie à ses marins. Il leur demande également qu’on lui fasse don d’un sceau royal et d’un pavillon : s’il se considère comme vassal du roi d’Espagne, il compte également soumettre Ternate, l’île voisine, pour y placer son petit-fils Calanogapi [1] en tant que souverain. Il demande aussi à ce que certains des Espagnols demeure à Tidore, arguant qu’ils étaient plus chers à son cœur que les marchandises, et qu’ils n’auraient de cesse de lui rappeler la Castille. [2]
Il s’agit ici bien évidemment d’une manœuvre politique déguisée : Al-Manzor veut profiter de la présence occidentale pour vaincre son voisin et ennemi, mais également sans doute se protéger d’une future attaque en conservant près de lui des citoyens castillans (et s’assurer par là-même du soutien effectif de Carlos Ier).

 

L’historien belge Jean Denucé ajoute que ce même jour, un acte de soumission à la Castille est signé par Al-Manzor à l’initiative de Juan Sebastián Elcano et Gonzalo Gómez de Espinosa. Mais la date reste incertaine. [10]

Les marins commencent à embarquer des clous de girofle, raison de leur venue aux Moluques. [3] Le sultan s’inquiète assez vite de l’empressement avec lequel on charge les navires ; en effet, les clous de girofle de l’année ne sont pas encore secs, et il n’en possède pas suffisamment en stock pour approvisionner correctement les Européens. Il recommande à ses visiteurs de patienter deux mois que ceux-ci sèchent, mais ces derniers lui répondent qu’ils désirent partir le plus vite possible, en raison du mauvais état de leurs navires. [4]
Al-Manzor leur propose alors d’aller en chercher dans les autres îles, et s’engage à leur fournir la quantité désirée. Tandis que son fils ira à Moti, lui-même ira à Bacan : les Portugais y en auraient laissé de grandes quantités, qu’il serait possible d’échanger contre des cadeaux venus d’Espagne. [5] Les deux parties conviennent d’un séjour d’un mois : c’est le maximum que peuvent rester les Espagnols, et le plus court délai dans lequel le sultan peut réunir la marchandise. [6]
Difficile de savoir si Al-Manzor est véritablement concerné par le problème d’approvisionnement, ou s’il cherche à retenir les Occidentaux le plus longtemps possible chez lui. Peut-être un peu des deux.

 

Durant leur séjour, les Espagnols apprennent le décès de Francisco Serrão, survenu quelques huit mois auparavant. [7] Ce personnage, tantôt présenté comme un ami, tantôt comme un parent (cousin ou beau-frère) de Fernão de Magalhães, fut celui qui instilla l’idée chez le navigateur portugais de rallier les Moluques par l’ouest. Les deux hommes se sont connus lors d’une expédition commerciale à Malacca, sous les ordres de Diogo Lopes de Sequeira, puis lors de la prise de Malacca à l’été 1511 sous les ordres de Afonso de Albuquerque.
Lors d’une expédition aux îles Banda avec António de Abreu (1511), son navire coula sur le chemin du retour vers Malacca. Ses hommes et lui trouvèrent refuge à Ambon. Informé de la présence des occidentaux, et voyant quel intérêt il pouvait tirer de leur présence, le sultan Bayan Sirrullah les invita chez lui à Ternate. Francisco Serrão devint son conseiller et capitaine général.
Un jour, le Portugais contraignit le sultan de Tidore Al-Manzor à offrir sa fille Nyaicili Boki Raja en épouse au souverain de Ternate Bayan Sirrullah. Pour s’assurer de la réussite de l’entreprise, Serrão avait fait enlever tous les enfants mâles des seigneurs de Tidore. De l’union entre la jeune femme et le souverain de Ternate naquit Calanogapi. Mais Al-Manzor jura de se venger. Ainsi, des années plus tard, alors qu’il était en visite à Tidore pour acheter des clous de girofle, Francisco Serrão fut empoisonné et mourut en l’espace de quatre jours. On voulut le mettre en terre suivant le rite musulman, mais les trois domestiques chrétiens qui l’accompagnaient s’y opposèrent. Serrão laissa derrière lui un fils et une fille, qu’il avait eus avec son épouse javanaise. [8]

Si cette histoire nous est contée par Antonio Pigafetta, Jean Denucé propose lui une autre version de la mort de Serrão : à son arrivée aux Moluques en décembre 1520, Tristão de Meneses aurait fait assassiner Francisco Serrão afin que celui-ci ne puisse accueillir l’armada de Magellan à Ternate.
Ceci est plausible (bien que Serrão ne soit à priori décédé que courant mars 1521, soit trois mois plus tard), mais l’historien belge ne cite aucune source. [11]

 

Le début d’année 1521 avait été pour le moins mouvementé pour les Moluques. Dix jours après l’empoisonnement de Francisco Serrão, Bayan Sirrullah déclara la guerre au souverain de Bacan (probablement Alauddin Ier), et le chassa de son île. [12] Or, l’épouse d’Alauddin était également l’une des filles de Bayan  Sirrullah. Celle-ci se rendit auprès de son père pour y servir de médiateur dans le conflit, mais en profita pour l’empoisonner (l’homme mourut dans les deux jours qui suivirent). [13]
Ainsi, lorsque les Espagnols arrivent aux Moluques, le souverain est Boheyat (ou Abu Hayat). Mais celui-ci n’est encore qu’un enfant (d’environ 8 ans) et le pouvoir est alors détenu conjointement par Nyaicili Boki Raja et par le régent Kaicili Darwis (Cachil Daroez comme le nomment les Portugais). [14] Ce sont eux qui ont refusé à l’escadre espagnole l’autorisation d’aborder Ternate.

 

 

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________

[1] Pigafetta désigne Calanogapi comme le neveu d’Al-Manzor. Voir la note 8 concernant ce problème de filiation.

[2] Dans une note au journal de Pigafetta, le journaliste et essayiste français Édouard Charton raconte l’origine du nom « Ternate », l’île étant auparavant nommée Leineau-Gopie. Lorsque les premiers musulmans venus de Malacca arrivèrent sur place, ils subirent un terrible typhon, si bien qu’ils en appelèrent à leur dieu en ces termes : « Si tu es le chef des vrais croyants, donnes-en la preuve en nous faisant aborder heureusement ». Le lendemain, en abordant l’île, leur chef se serait exclamé : « Siedak Ternjata (soit : « Il est constaté » ou « il est prouvé »). De Ternjata fut tiré le mot Ternate.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.105-106 ; Charton p.326)

[3] L’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete précise qu’ils attendent le 4e jour pour demander une cargaison de clous de girofle (« al cabo de cuatro dias pidieron la carga de clavo para las naos »). Ceci semble en contradiction avec le journal de Pigafetta. Peut-être le Lombard a-t-il mélangé les évènements (cela lui arrive), mais d’un autre côté, Navarrete ne dit pas d’où il tient cette information.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.106 ; Charton p.326)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.77

[4] L’état de délabrement des caraques n’est pas feint : lorsqu’ils voudront partir fin décembre, les marins découvriront une importante voie d’eau sur la Trinidad, les obligeant à demeurer à Tidore jusqu’au printemps.
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martín de Ayamonte), p.7

[5] Antonio Pigafetta précise que si Bachian (Bacan) possède un roi, ce n’est pas le cas Mutir (Moti) et Machian (Makian), qui possèdent un gouvernement populaire et sont neutres dans le conflit qui oppose Ternate et Tidore (fournissant des combattants aux deux parties)
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.106 ; Charton p.326-327)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.78
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.343

[6] Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera – Livro V (1778), Capitulo X, p.652

[7] Pigafetta n’est pas clair sur le moment où ils apprennent la nouvelle. Il en parle durant le passage traitant du 10 novembre 1521, mais il dit : « Lors de notre arrivée à Tadore » (Cuando llegamos a Tadore).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.107 ; Charton p.327) (traduction : Édouard Charton)

[8] Antonio Pigafetta livre ici un récit un peu confus d’un point de vue chronologique.
Il désigne ici Calanogapi comme le petit-fils du souverain de Ternate (qu’il ne nomme pas), alors que précédemment, il l’a désigné comme le neveu d’Al-Manzor (cf. 1er paragraphe). S’il était le neveu d’Al-Manzor, cela signifierait que le souverain engagé dans le chantage serait le père d’Al-Manzor, soit le sultan Jamaluddin (Calanogapi serait donc le fils de la sœur d’Al-Manzor, et donc bien son neveu).
Cependant, la première épouse de Bayan Sirrullah est Nyaicili Boki Raja, une fille d’Al-Manzor (mariage que ‘lon situerait entre 1512 et 1518).
De plus, Jamaluddin est mort au plus tard en 1512, et vraisemblablement avant. À ce moment-là, Francisco Serrão se trouve aux îles Banda avec l’expédition de António de Abreu. Il est donc impossible que Jamaluddin ait été impliqué dans cette histoire.
(NOTA : le texte principal tient compte des corrections apportées au récit de Pigafetta).
Bayan Sirrullah avait comme épouse deux filles d’Al-Manzor. De sa première épouse Nyaicili Boki Raja, il eut un fils, Tabariji, qui deviendra le 5e sultan de Ternate ; de l’autre (non nommée), il eut deux fils, Boheyat et Dayal, respectivement 3e et 4e sultans de Ternate.
Via Wikipedia (EN) :
– Van Fraassen, Ternate, de Molukken en de Indonesische Archipel (1987), Vol. II.

Aucune mention n’est faite d’un quelconque petit-fils nommé Calanogapi. Donc soit il s’agit de Tabariji dont Pigafetta aurait déformé le nom ; soit ledit Calanogapi est bien un neveu d’Al-Manzor, mais sans rapport avec l’histoire du chantage au mariage, et dans ce cas Pigafetta aurait tout mélangé.

[10] Il semble en effet que Denucé extrapole un peu. L’auteur cite en effet l’extrait des accords de paix retranscrits par l’historien espagnol Juan Bautista Muñoz et reproduits dans La Historia de Juan Sebastián del Cano de Navarrete. Or, dans ce texte, il est indiqué que le 10 novembre, le comptable (Martín Mendez) et le pilote João Carvalho, parce qu’il comprenait un peu la langue, se rendirent à terre pour rencontrer le roi et confirmer la paix (El 10 el contador y el piloto Juan de Caravallo que entendia algo la lengua, saltaron á tierra; fueron al Rey, el cual confirmó la paz). Et rien de plus.
Autre chose étonnante dans le texte de Denucé : il ne mentionne que Gómez et Elcano, mais pas Giovanni Battista da Ponzoroni alors que celui-ci est pourtant le capitán general de la flotte, et qu’il est cité comme tel un peu plus tôt dans le texte de Muñoz (el maestre Juan Batista, gobernadores del Armada).
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.266
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.342

[11] Voir aussi le billet Séjour aux Moluques (4) : visite de Lourosa (notamment la note 15).
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.344

[12] Alauddin Ier commença son règne aux environs de 1520. Mais les dates étant approximatives, il pourrait éventuellement s’agir de son prédécesseur, le raja Yusuf (sans lien avec le raja Yusuf de Jailolo).
Via Wikipedia (EN) : Sultanate of Bacan – Early Europeans impact & List of sultans

[13] Pigafetta se trompe dans son récit en indiquant que c’est Bayan Sirrulllah qui est marié à une fille d’Alauddin.
Pigafetta nomme le sultan de Ternate « Abuleis », une déformation de Abu Lais, autre nom sous lequel était connu Bayan Sirrullah (également Kaicili Leliatu)
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.108 ; Charton p.328)

[14] En réalité, « Kaicili » n’est pas un nom mais un titre honorifique, un genre de prince. L’homme, s’il exerça un important pouvoir sur l’île, ne pouvait pas prétendre au trône, le droit coutumier ne le lui permettant pas. Ce qui ne l’empêchera pas d’intriguer avec les Portugais pour affermir son pouvoir sur l’île.
Via Wikipedia (EN) : Boheyat
– Tiele, De Europëers in den Maleischen Archipel (1879-1887), Part I:3, p. 361 & Part I:7, p. 389
– Hanna & Alwi,Turbulent times past in Ternate and Tidore (1990), p.33

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