Visite au souverain de Brunei

 

Mi-juillet 1521
Brunei (Île de Bornéo)

Ayant été averti de l’arrivée des Européens, le souverain envoie de nouveaux messagers à bord de trois canots. Après leur avoir offert des mets à base de riz, les locaux les informent que le souverain consent à les laisser faire du commerce au port, et demande à ce que des émissaires de la flotte viennent le voir. [1]
Là encore, les éléments sont imprécis : selon Ginés de Mafra, il s’écoule deux jours avant que la demande n’arrive (soit environ le 12/07), et il désire voir une délégation de six ou huit hommes ; Antonio Pigafetta parle de six jours (soit environ le 15/07), dit qu’ils sont sept, et semble sous-entendre qu’ils y vont de leur propre chef (l’invitation n’est pas mentionnée). L’historien chilien Eustaquio Fernández de Navarrete indique qu’il demande à voir deux hommes, mais que la délégation complète en comprend sept.

Gonzalo Gomez de Espinosa et Juan Sebastián Elcano (respectivement capitaines de la Trinidad et de la Victoria) sont ainsi accompagnés d’Antonio Pigafetta. [2]
Ginés de Mafra ajoute à cette liste deux marins grecs (Juan Griego et Mateo de Gorfo) et le fils de Carvalho. Le capitán general João de Carvalho ne fait pas partie de la délégation, préférant s’occuper de l’achat d’équipements pour le navire. [3]
De nombreux cadeaux sont préparés à destination du roi et de la reine. Notamment un ou plusieurs sièges (suivant les sources) en velours violet ou cramoisi, ornés de clous dorés ; sièges que, selon Ginés de Mafra, le souverain de Bornéo possédait encore en 1546. [4] Quelques présents supplémentaires sont prévus pour le messager du roi et les sept vieillards qui l’accompagnaient. [5]
Ainsi chargés, les Européens montent à bord de l’un des trois esquifs.

 

La ville elle-même se trouve un peu plus loin dans les terres, à 3 ou 4 lieues du port. [6] Elle s’élève sur le bord du fleuve, et les maisons de planches aux toits de paille sont bâties sur pilotis. [7]
Les marins patientent deux heures dans la pirogue jusqu’à ce se présentent deux éléphants et une douzaine d’hommes. Ils montent sur les animaux et le cortège, précédé des hommes qui portent les présents, se rend à la maison du gouverneur ; ils y dînent et y passent la nuit. [8]

La cité en question est celle de l’historique Kota Batu, l’actuelle Bandar Seri Bagawan, capitale de Brunei. Le Brunei Museum a été érigé à l’emplacement de l’ancien palais royal. [9]

 

Le lendemain (aux alentours du mercredi 17 juillet 1521 [10] ), il leur faut attendre la mi-journée pour se rendre chez le souverain. Le même cortège se met en branle. Sur le chemin, toutes les rues sont gardées par des hommes en armes.
Juchés sur leurs éléphants, les visiteurs sont amenés jusque dans la cour du palais. De là, un grand escalier les mène à un salon où se trouvent déjà nombre de nobles et courtisans (ou en tout cas ce que Pigafetta considère comme tels). Ils sont invités à s’assoir sur des tapis et les cadeaux sont disposés près d’eux.
À l’extrémité de ce salon se trouve une autre pièce, plus petite, où ils aperçoivent trois cents soldats, poignards le long de la cuisse. Et au bout encore de cette salle apparaît un autre espace où est installé le souverain : la quarantaine, replet, il est assis en compagnie d’un enfant, et derrière lui se trouve un groupe de femmes (selon Pigafetta, il s’agit de servantes qui sont les filles d’habitants du village). Pour finir, un courtisan informe les étrangers qu’ils ne peuvent converser directement avec le raja : s’ils désirent lui parler, ils doivent s’adresser audit courtisan, qui transmettra à un courtisan de rang supérieur, qui transmettra au frère du gouverneur ; celui-ci, au moyen d’une sarbacane placée dans le mur, transmettra à un des officiers, qui transmettra au souverain.  [11]

Pigafetta nomme le souverain « raja Siripada », mais il s’agirait en réalité d’un titre, « Raja Seri Paduka ». L’historien et enseignant britannique Robert Nicholl ajoute qu’il s’agit du sultan Ahmad, deuxième souverain musulman de l’île (qui est convertie depuis le milieu du XIVe siècle). [12]
Cependant, Ahmad a régné de 1408 à 1425, soit un siècle avant l’arrivée des Espagnols ; en 1521, il s’agit de Bolkiah (1485-1524). [13] Pigafetta dit à son propos qu’il ne quitte jamais son palais, et ne parle directement qu’à ses proches ; or Bolkiah était au contraire ouvert sur le monde, à l’écoute de ses chefs, et a beaucoup voyagé.
Ginés de Mafra signale qu’il est roi sur l’île, mais pas le seigneur de toute la terre (sous-entendu : de l’île de Bornéo). [14]

Il est fort probable que tout ce cérémonial, et le nombre important de personnes présentes, vise en partie à impressionner les visiteurs.
Après avoir effectué les trois révérences coutumières, les visiteurs indiquent qu’ils œuvrent pour le roi d’Espagne et qu’ils souhaitent faire du commerce dans l’île. Le raja accepte et les autorise, semble-t-il, à installer une boutique (factoría). [15]

Chose curieuse, Ginés de Mafra précise qu’ils conversent en malais grâce un esclave de Magellan, qui sert d’interprète. [16] Or, Henrique, le traducteur, a disparu lors du Banquet de Cebu (1er mai 1521).
S’agit-il d’un autre esclave de Fernão de Magalhães, qui lui aussi parlait le malais ? [17] Le seul membre d’équipage qui pourrait correspondre serait un certain Jorge Morisco. Il est présenté comme serviteur de Magellan, de peau noire, et un morisque (morisco) désignait à l’époque un Maure converti au Christianisme (or, les habitants de Bornéo, comme du reste la Malaisie et l’Indonésie, sont majoritairement musulmans).
Ou bien la mémoire a-t-elle fait défaut à Ginés de Mafra au moment de rédiger son texte (ce qu’il a fait bien après les évènements).

Des cadeaux sont échangés (les Européens reçoivent des draps de soie et d’or, qu’on leur place sur l’épaule) avant qu’on ne déjeune, puis tous les rideaux de séparation sont rabaissés, invitant les visiteurs à s’en aller.
Le groupe repart pour la demeure du gouverneur, où le fastueux dîner est copieusement arrosé de liqueur de riz. Ils dorment sur place où, note le Lombard, des hommes sont chargés de veiller à ce que deux flambeaux de cire brûlent toute la nuit. [18]

 

Le lendemain, deux pirogues les ramènent à leurs navires. [19]
Les explorateurs européens vont demeurer encore une douzaine de jours à Brunei.

 

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.88-89 ; Charton p.317)

[2] Le Pilote génois ne cite qu’Espinosa.
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.62
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.19

[3] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205

[4] Mafra raconte en effet avoir rencontré un Portugais à Malacca, courant 1546, à qui le souverain de Brunei avait montré des choses que lui avaient données les Castillans.
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.89 ; Charton p.317)

[6] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.19

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.92 ; Charton p.318)

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.89 ; Charton p.317)

[9] Nicholl, Notes on Some Controversial Issues in Brunei History, revue Archipel n°19 (1980), p.37 – Version numérique

[10] Cette date correspondrait à la fois aux récits d’Antonio Pigafetta et de Ginés de Mafra.
Selon le premier, il s’écoule six jours avant que n’arrive la délégation de vieillards, sans préciser à partir de quand, mais on peut imaginer qu’il s’agit de l’arrivée à Brunei ou de l’entrée dans le port, qui se déroulent respectivement les 9 et 10 juillet 1521 ; plus la nuit passée chez le gouverneur, cela situe la rencontre avec le raja au 16-17 juillet.
Chez le second, les marins restent douze jours en ville après avoir vu le raja. Or, la flotte a maille à partir avec les autochtones le 29 juillet et doit partir précipitamment le 30. Cela nous amène aux environs du 17-18 juillet.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.88-89 ; Charton p.317)
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.206

[11] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.90-92 ; Charton p.317-319)
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205

[12] Robert Nicholl (1910-1996) a notamment été conservateur honoraire du Brunei Museum (Hon. Curator of History, Brunei Museum).
Nicholl, Notes on Some Controversial Issues in Brunei History, revue Archipel n°19 (1980), p.38 – Version numérique

[13] Bolkiah est surnommé « Nakhoda Ragam », traduit suivant les sources par « The Singing Captain » (le capitaine chantant) ou « captain of great manner and activity” (le capitaine aux bonnes manières). Il est considéré comme l’un des plus grands sultans de Brunei et son tombeau se trouve à l’heure actuelle dans le mausolée à Kota Batu.
Photo du mausolée : Flickr Brunei Tourism
Wikipedia (EN) : List of sultans of Brunei ; Kota Batu – Royal mausoleums

Brunei Ressources (EN)

[14] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205

[15] Ladite boutique n’est mentionnée que dans le témoignage de Martín de Ayamonte.
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las preguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, (Témoignage de Martin de Ayamonte), p.7
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.91 ; Charton p.318)

[16] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.206 : « y después les preguntaron muchas cosas por interpretación de un esclavo de Magallanes que consigo llevaban, que sabia la lengua malaya que es común en aquellas partes »

[17] Pour rappel, le malais est la lingua franca du sud-est asiatique (soit la langue du commerce et des échanges).

[18] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.91-92 ; Charton p.318)

[19] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.92 ; Charton p.318)
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.62

À noter que le récit de Ginés de Mafra raconte qu’ils demeurent douze jours en ville avant de ne songer à retourner à leurs navires. Ceci est une probable déformation de la réalité des évènements : ils semblent en effet que les marins soient retournés aux naos puis soient plus tard revenus à terre pour commercer.
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.206

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