Arrivée à Bornéo

 

Lundi 8 juillet 1521
Île de Bornéo (Indonésie, Malaisie)

Après avoir quitté le port de Tagusao (Palawan, Philippines) le vendredi 21 juin 1521, l’armada fait route vers le sud-ouest, longeant la côte de l’île. Elle passe à proximité de Balabac, une petite île située au sud de Palawan, avant d’atteindre Banggi, île située au nord de Bornéo.
Guidé par les Maures embarqués à Tagusao, ils longent la côte de Bornéo avec prudence : les nombreux bancs de sable les obligent à naviguer très près de la côte et à « marcher avec la sonde à la main » (es menester andar con la sonda en la mano) selon Francisco Albo. [1] Ils atteignent deux îlots qu’ils nomment San Pablo (Saint-Paul), tout comme l’imposante montagne qui domine Bornéo. [2] Selon l’historien belge Jean Denucé, il s’agit des îles Mantanani, [3] qui se trouvent au nord-ouest par rapport au Kinabalu (Gunung Kinabalu), point culminant de la Malaisie (4 095 m). Le Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) précise qu’ils s’y ancrent, sans préciser pourquoi ni combien de temps.

Le même jour, la flotte arrive en vue du port de Bornéo, qui correspond à l’actuel Brunei. Cependant, des vents contraires les empêchent de l’atteindre et les contraignent à s’ancrer près d’une île située à 8 lieues du port, et que Denucé identifie comme étant Labuan. [4]

 

À noter qu’Antonio Pigafetta mentionne une tempête qui frappe les navires alors que ceux-ci ont jeté l’ancre près d’une île. Si le récit est trop évasif pour savoir à quel moment elle se produit, le fait qu’il mentionne une visite des indigènes le lendemain laisse à penser qu’ils se trouvent à Labuan, voire plus proches encore de Brunei. [5]

 

 

Mardi 9 et mercredi 10 juillet 1521
Brunei (Île de Bornéo)

Le lendemain, les deux bâtiments espagnols se rapprochent du port et accostent une île où ils trouvent des myrobolans (ou badamiers). [6] Là encore, il leur faut faire attention aux bancs de sable. L’île en question est probablement Pulau Muara Besar, même si rien ne permet de l’affirmer. [7]

Une foule de navires vient à leur rencontre, les prenant a priori pour des Portugais. [8]

 

À partir de là, les différents récits sont très confus, si bien qu’il est très difficile de retracer les évènements et la chronologie de ceux-ci.

 

Une chaloupe est alors envoyée à terre, avec deux Maures et un Européen (qui n’est pas nommé), pour annoncer leur arrivée. [9]
Selon le Pilote génois, les trois hommes sont introduits auprès du shahbandar (responsable portuaire) qui les interroge sur leur provenance et leurs intentions.
Jean Denucé raconte qu’ils reviennent le lendemain (soit le 10 juillet). [10]
Antonio Pigafetta indique lui qu’une délégation se présente dès le 9 juillet (nueve de julio). [11]

Pendant ce temps, l’entrée du port est sondée pour voir s’il est possible d’approcher plus près les naos. Durant l’opération, trois jonques sortent du port mais font demi-tour en apercevant les navires européens. Les marins découvrent le chenal et s’y engagent, mais s’ancrent avant d’entrer dans le port, d’où ils attendent un message leur indiquant qu’ils peuvent accoster. Message qui arrive justement le lendemain. [12]

 

Toujours est-il qu’à un moment donné s’approche en grandes pompes un (ou trois) canot richement décoré, arborant des têtes de dragons, et accompagné de tambours et trompettes. À bord se trouve un vieil homme, messager du roi (soit le shahbandar).[13] Celui-ci monte à bord et les questionne, inquiet : il les prend pour des Portugais, et craint qu’ils soient ici en repérages en vue de construire une forteresse. Les marins lui expliquent qu’ils sont Castillans et qu’ils recherchent les Moluques ; à cette fin, ils souhaitent l’aide de pilotes locaux. L’homme est étonné car on ne trouve rien aux Moluques, hormis des clous (de girofle) ; s’ils désirent tout de même y aller, il consent à leur fournir un pilote pour chaque navire. Cependant, ceux-ci les conduiront jusqu’à Mindanao, d’où ils devront trouver de l’aide pour rallier les îles aux épices. On lui demande également s’il est possible de trouver du goudron pour réparer les navires ; le messager leur confirme qu’ils pourront se fournir en ville (le leur est constitué d’huile de coco et de cire). Enfin, le shahbandar s’enquiert de la marchandise qu’ils transportent, et les Européens lui offrent des présents pour lui et le roi. [14]

 

Chose curieuse, Ginés de Mafra précise qu’ils conversent en malais ; plus loin dans son récit, il mentionne même un esclave de Magellan, qui sert d’interprète. [15] Or, Henrique, le traducteur, a disparu lors du Banquet de Cebu (1er mai 1521).
Plusieurs explications sont possibles.
Certains marins ont appris la langue au cours du périple aux Philippines (on sait notamment que Antonio Pigafetta a appris des rudiments de malais, comme en témoignent les pages de vocabulaire présentes dans son journal), ou en tout cas suffisamment pour se faire comprendre.
Un autre esclave de Fernão de Magalhães parlait le malais. [16] Le seul membre d’équipage qui pourrait correspondre serait un certain Jorge Morisco. Il est présenté comme serviteur de Magellan, de peau noire, et un morisque (morisco) désignait à l’époque un Maure converti au Christianisme (or, les habitants de Bornéo, comme du reste la Malaisie et l’Indonésie, sont majoritairement musulmans).
Enfin, la mémoire a peut-être fait défaut à Ginés de Mafra au moment de rédiger son texte (ce qu’il a fait bien plus tard).

 

 

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________

[1] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.17

[2] Il semble que le 8 juillet commémore Aquila et Priscille, un couple de juifs convertis par Paul de Tarse (Saint Paul).
Plus d’information sur Wikipedia (FR).

[3] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.330

[4] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.
Ainsi, les « 8 leguas » du pilote génois correspondent à environ 47 km (25 NM), ce qui semble cohérent avec Labuan.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.18
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.330

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.87-88 ; Charton p.316-317)

[6] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.18
C’est de ces arbres et de leurs fruits qu’est tiré l’adjectif « mirobolant ». Cf. Wiktionary (FR).

[7] L’île voisine de Tanjong Pelumpong n’en était pas une à l’époque ; elle l’est devenue dans les années 60 lorsque la municipalité entreprit des travaux d’excavations pour créer un accès direct au port (sans avoir à contourner la lagune).
L’île de Muara Besar est aujourd’hui une gigantesque usine pétrochimique en expansion (Oil&Gas Journal, 2020 ; The Scoop 2020), même si des plans de transformation urbaine existent (cabinet Surbana Jurong).

[8] Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920), p.103
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.330

[9] Le Pilote génois parle d’un « Chrétien », de Brito d’un « Castillan ».
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.18
Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920), p.103
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.330

[10] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.330

[11] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.88)
À noter que cette information n’est curieusement pas présente dans la traduction d’Édouard Charton (1863)

[12] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.18-19
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.511

Francisco Albo précise que pour naviguer dans ce chenal difficile d’accès, il est nécessaire d’avoir recours à un pilote local (por eso es menester haber piloto de la tierra).
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15

[13] Pigafetta parle de huit vieillards. Il n’est pas exclu que le shahbandar soit venu avec toute une délégation.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.88 ; Charton p.317)

[14] À noter qu’Antonio de Brito (repris par Jean Denucé) ne parle pas du vieil homme, mais directement du roi (ou sultan) ; il s’agit vraisemblablement d’un raccourci, les Européens rencontrant le roi plus tard.
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205
Navarrete, Historia de Juan Sebastián del Cano (1872), p.61
Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920), p.103

[15] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), XV, p.205 & 206

[16] Pour rappel, le malais est la lingua franca du sud-est asiatique (soit la langue du commerce et des échanges).

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