Séjour à Palawan

 

Courant mai 1521
Mapun (Philippines)

Après avoir passé quelques jours à Mindanao, l’armada (qui ne compte plus que deux navires) prend un cap WSW, [1] pour tenter de rejoindre l’île de Bornéo, dont leur a parlé Calanao, le souverain de Kipit. [2]

 

Sur le trajet, ils marquent un arrêt près d’une île très peuplée ; comme dans les autres îles, ils sont nus mais très bien armés. D’après Antonio Pigafetta, ils prennent les explorateurs européens pour des sortes de dieux.
Il y a cependant trop peu à manger sur cette île pour qu’ils puissent avitailler.

Cette île est celle de Mapun (7,0°N, anciennement Cagayan Sulu).

 

On ignore quel genre de contact eurent Philippins et Européens, ni même s’il y a eu réellement contact. Le Lombard ajoute que les habitants sont « des Maures exilés de Bornéo », sans que l’on ne sache qui lui a fourni cette information. [3]
Selon Michael Angelo Doblado, de l’université d’état de Palawan (PSU), les indigènes de Mapun leur indiquent Palawan comme un lieu où ils pourront avitailler, leur montrant la route à suivre. [4]
(L’historien belge Jean Denucé, citant le Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni), relate que les insulaires ne voulurent rien leur vendre, et les reçurent même avec une volée de flèches, les poussant à repartir. Il commet a priori une erreur de chronologie : cet évènement se produit lors de l’arrivée à Palawan, et non à Mapun). [5]

 

Les navires repartent en suivant un cap WNW selon Albo et le Pilote génois ; ce qui n’est pas tout à fait cohérent : pour rejoindre Palawan, il leur faut a minima prendre un cap NW pour toucher le sud de l’île, voir N pour atteindre la partie principale. (L’historien portugais Jose Mariá de Queirós Veloso parle d’ailleurs de NW). [6]

 

 

Fin mai 1521
Palawan (Philippines)

La Trinidad et la Victoria arrivent à Palawan vraisemblablement par sa pointe sud-ouest, au niveau de l’île de Bugsuk. Ils longent alors la côte en direction du NE. [7]
Les vivres sont basses : le Pilote génois parle de huit jours de stock, tandis que Pigafetta dit qu’ils meurent de faim et sont proches d’abandonner (et sans doute dramatise-t-il un peu les choses). [8]
Ils décident finalement de s’ancrer et d’aller à terre chercher de la nourriture. Mais ils sont reçus par les Tagbanuas à coups de flèches et de bâtons de bois durcis au feu, les obligeant à retourner aux navires. [9]

Le lieu exact est difficile à déterminer dans la mesure où seul le Pilote génois mentionne cet évènement. Celui-ci indique 9°1/2 N, ce qu’il faut voir comme une approximation.
Le Quincentennial Commemorations in the Philippines (QCP) le place sur la commune d’Aborlan. Il suit en cela les recherches du Pr Michael Angelo Doblado. Une étude antérieure de Nilo Ocampos proposait également Puerto Princesa ; or les neuf degrés et demi se trouvent à peu près à la frontière entre les deux municipalités. [10]

 

Repartant le long de l’île, ils subissent des vents contraires et ne peuvent parcourir qu’une seule lieue avant de s’ancrer de nouveau. [11]

De là, ils voient la population locale se masser sur le rivage et leur faire signe d’approcher. Les annexes sont mises à l’eau et s’approchent sans toucher terre, de peur d’un possible guet-apens. On discute par gestes (l’armada ayant perdu son traducteur Henrique), mais il s’avère impossible de se comprendre. [12]
Juan de Campos, l’ancien cambusier de la Concepción, se propose alors d’aller à terre en quête de nourriture ; il argue que s’il est tué, ce ne sera pas une perte trop importante pour la flotte. Campos débarque et les indigènes l’emmènent jusqu’à leur village, situé à environ une lieue de là. Ceux-ci se montrent accueillants et lui offrent de quoi se restaurer, mais sont surpris qu’il mange de la viande de porc : ils ont pour habitude de traiter avec l’île de Bornéo, où les habitants sont musulmans. Il parvient à leur faire comprendre qu’il voudrait emmener des provisions à ses camarades. Les locaux ne disposant que de riz non pilé, ils passent la nuit à piler du riz (Jean Denucé dit qu’ils récoltent le riz durant la nuit ; peut-être font-ils les deux) ; au matin, ils accompagnent Juan de Campos jusqu’aux navires où la nourriture est « payée » (sans doute échangée contre des bibelots). [13]

 

Tandis que Campos était à terre, les habitants d’un village proche se sont présentés et ont proposé aux Européens de venir chez eux où ils leur fourniront autant de provisions qu’ils pourront acheter.
Dès le retour du cambusier, la flotte met les voiles vers ledit village. [14]

 

 

Début juin 1521
Tagusao, Brooke’s Point, Palawan (Philippines)

Sur place, João Carvalho rencontre le souverain (qui n’est pas nommé) et conclut avec lui un accord de paix en reproduisant la cérémonie consistant à s’entailler la poitrine et à se toucher le front et la langue avec le sang. [15]

Le prix du riz est fixé à 2 mesures de riz, soit 52 kg, contre 5,50 m d’étoffes de lin d’Angleterre. [16] On leur échange également des chèvres et des cochons.

Le séjour à Palawan est paisible, Antonio Pigafetta n’hésitant pas à parler de « la terre promise » (la tierra de promisión).

Durant cette escale, ils rencontrent un Maure qui leur apprend que l’endroit où ils se trouvent appartient aux Maures de Bornéo. [17]

 

Un autre jour arrive à bord d’un prao un homme à la peau noire et prénommé Bastiam, qui demande une entrevue avec le souverain. Chose surprenante, ce Bastiam parle relativement bien le portugais, et s’avère chrétien. Les marins apprennent qu’il a séjourné aux Moluques où il s’est converti et a appris la langue. Ils lui proposent de les guider jusqu’à Bornéo, ce que l’homme accepte volontiers. [18]

Mais le jour du départ, Bastiam ne se présente pas. On décide tout de même de mettre les voiles.
À peine les voiles sont-elles bordées qu’ils croisent un prao entrant dans le port. L’embarcation est arraisonnée : à son bord se trouvent des pilotes maures qui acceptent de conduire les Européens à Bornéo (le texte du Pilote génois est trop neutre pour savoir s’ils ont abordé le prao de manière pacifique ou s’ils ont fait montre d’une certaine autorité, amenant les pilotes maures à se sentir obligés de les mener à destination).  [19]

L’armada quitte Palawan le vendredi 21 juin 1521. [20]

 

 

 

Selon Doblado, après Aborlan, la flotte aurait marqué un premier arrêt au niveau de Pulot Shore (8,90°N), sur la commune de Sofronio Española, puis un deuxième à l’embouchure du fleuve Tagusao (8,82°N), dans l’actuel barangay de Barong-barong , sur la commune de Brooke’s Point. [21]
(Cependant, Doblado affirme également que, à ce moment du voyage, c’est Juan Sebastián Elcano qui commande la flotte. Ce qui est contredit par la quasi-totalité des sources).

Les récits d’époque sont assez confus et souvent elliptiques sur cette période du voyage. Le plus complet est celui du Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) mais même là il reste difficile de suivre le cours des évènements et leur localisation. Par exemple, après avoir été repoussés par les indigènes, ils parcourent une lieue avant de trouver un village accueillant ; or Aborlan et Tagusao (endroits reconnus officiellement) sont distants d’une centaine de kilomètres, soit vingt ou trente lieues.
De même, il est très difficile de savoir si pour lui Dyguasam (ou Dyguaçam, Dyguamsam ou encore Degameāo) est le nom de la région, du premier ou du deuxième village.

À l’heure actuelle, la National Historical Commission of the Philippines (NHCP) n’a validé que la zone de Brooke’s Point (en ce qui concerne le premier séjour à Palawan, où l’armada va revenir courant août 1521).

 

La date de l’arrivée à Palawan n’est pas mentionnée. Cependant, la lettre d’Antonio de Brito indique qu’ils sont demeurés un mois dans l’île, [22] ce qui situe leur arrivée vers le mardi 21 mai 1521

 

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.86 ; Charton p.315)
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.14

[2] Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920)

[3] Par « Maures », Antonio Pigafetta désigne ici des Musulmans, présents sur l’île de Bornéo depuis le Xe siècle.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.86 ; Charton p.315-316) : « Cagayan »
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15 : « Cuagayan »
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.14 : « Caram »

[4] Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[5] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.328

[6] Il est intéressant de noter ici les précisions de Sir Stanley of Alderly concernant le Routier du Pilote génois : le manuscrit qu’il a traduit et retranscrit provient des archives nationales de la bibliothèque du monastère bénédictin São Bento da Saúde de Lisbonne ; et le texte indique que « Caram » (Mapun) se trouve par 11°N et qu’ils la quittent en suivant une direction WSW. Or, Sir Stanley ajoute que les manuscrits détenus par la Bibliothèque impériale du Louvre et par la Real Academia de la Historia de Madrid donnent 7° et un cap WNW (à noter que les trois exemplaires sont rédigés en portugais). Ces différences notables lors des copies des documents montrent les difficultés des historiens à se repérer et à déterminer avec exactitude l’itinéraire suivi par la flotte.
Pigafetta parle lui aussi d’un cap WSW, mais place à peu près correctement l’île par 7°30’.

Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15

[7] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.86 ; Charton p.316)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15

[9] Doblado pense que les Tagbanuas ont pu les prendre pour des pirates venus faire une razzia d’esclaves.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15
Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[10] Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[11] Le Pilote génois indique juste « in the direction in which they wished to go » ; on ne sait donc pas s’ils ont continué vers le nord-est ou s’ils ont rebroussé chemin vers le sud-ouest.
Doblado pense qu’ils ont continué vers le nord mais furent bloqués par la mousson et durent repartir vers le sud en quête d’un abri. Il ajoute que la côte de Palawan est connue pour être dangereuse, surtout avec une forte houle.

Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15
Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[12] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.329

[13] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.15-16

[14] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.16

[15] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.87 ; Charton p.316)

[16] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.16 : « two measures of rice which weighed one hundred and fourteen pounds for three fathoms of linen stuff of Britanny » (1 lb = 0,4535924 kg ; 1 fathom = ~1,8 m (diffère suivant les époques))

[17] Selon Doblado, Juan de campos obtient cette information dans le premier village.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.16-17
Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[18] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.17

[19] Le pilote génois mentionne trois Maures, Antonio de Brito seulement deux.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.17
Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920)

[20] Ici encore Sir Stanley précise que si son document lisboète indique « 21 juillet », ceux de Paris et de Madrid disent bien « 21 juin ».

[21] Ce « Tagusao » ne doit pas être confondu avec le barangay du même nom, dans la commune de Quezon, située sur la côte nord-ouest, de l’autre côté de l’île.
Doblado, The Palawan Landfall of the Magellan-Elcano Voyage in the Philippines (2019) – via Palawan News (26.07.2020)

[22] Medina, Carta de Antonio de Brito al rey Don Juan III, refiriéndole cómo se condujo con los tripulantes de la armada de Magallanes (1920)

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