Escale à Mindanao

 

Courant mai 1521
Mindanao (Philippines)

Peu de temps après avoir incendié la Concepción, les deux navires restants passent près d’une île où les habitants sont « noirs comme les Éthiopiens ». [1] Miguel López de Legazpi fera la même observation lors de son passage en 1565 et nommera l’île « Negros » (nom qu’elle porte encore aujourd’hui). [2]

L’existence d’un contact direct entre les insulaires et les marins de l’armada n’est pas clair (peut-être les ont-ils seulement aperçus). Antonio Pigafetta dit qu’ils ont « côtoyé » l’île (costeamos una isla), ce que l’on pourrait comprendre par longer les côtes ; Francisco Albo précise lui que, comme Cebu, on y trouve de l’or et du gingembre, chose qu’il ne peut savoir qu’en ayant débarqué. [3]

 

De là, ils partent vers le sud [4] et atteignent la côte ouest de l’île de Mindanao.
Francisco Albo précise qu’ils accostent à la droite d’une rivière, et qu’il existe deux îlots situés par 8º ½. Il ajoute que, depuis les « premières îles » (las primeras islas), il y a « 112 leguas ». [5]

À partir de ces éléments, on peut raisonnablement estimer que l’endroit qu’il nomme « Cuipit » (Chipit chez Pigafetta) correspond à la zone de l’île où se trouvent les actuelles villes de Dipolog ou Dapitan. On y trouve pas moins de quatre embouchures de rivières ; au nord et nord-ouest se trouvent deux petites îles, Aliguay (8,75°N) et Selinog (8,86°N) ; enfin, depuis son arrivée sur les côtes de Samar, la flotte a en effet parcouru approximativement 650 km (351 NM). [6]

Cependant, selon le National Quincentennial Committee des Philippines, il s’agit de l’actuelle commune de Labason, dont l’un des quartiers (barangay) se nomme justement Kipit. [18]
Si le choix de Labason rallonge le trajet d’une cinquantaine de kilomètres environ (~27 NM ou ~8,5 leguas), l’écart avec les dires d’Albo demeure raisonnable dans la mesure où l’on connaît l’itinéraire de la flotte mais pas le trajet exact (ils ont pu ne pas prendre l’itinéraire le plus direct à chaque fois).
De plus, cette localisation concorde avec le récit du Pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni). Celui-ci parle également des îlots, mais en compte trois « à l’horizon », qui pourraient être les deux pré-cités (Aliguay et Selinog), ainsi que Murcielagos, situé lui au large de Labason (il existe en réalité deux îlots à cet endroit, mais il est possible qu’ils n’aient pas vu le minuscule Bayangan (moins de 350m de long), situé derrière Murcielagos, au nord-ouest de celle-ci). De plus, il situe sa « Carpyam/Capyam » par 8°N ; or Labason se trouve par 8,07°N, sur les bords de l’actuelle Quipit Bay, où se jettent deux cours d’eau : Kipit River et Labasan River. [19]

 

Dès leur arrivée se présente le souverain Calanao. [7] Souhaitant leur montrer son amitié, il s’entaille la main et se recouvre la poitrine de sang, avant d’en humecter sa langue. [8] Le capitaine João Carvalho fait de même et offre au datu l’ancienne annexe de la Concepción en échange de provisions. [9]

Antonio Pigafetta décide de suivre Calanao lorsque celui-ci retourne à terre.
Installé dans l’embarcation royale, ils remontent la rivière à la rame, croisant des pêcheurs qui leur offrent du poisson. Le Lombard constate que tous les habitants sont nus, de même que le datu et sa suite, qui ont enlevé le pagne qu’ils portaient en venant à bord. La navigation se fait sur deux lieues au rythme des chants et, après avoir croisé plusieurs habitations, ils finissent par arriver à la demeure du souverain quelques deux heures avant le crépuscule. [10]
Il est difficile ici de savoir de quel type de « lieues » (leguas) parle Pigafetta. Selon les endroits et les époques, sa longueur varie grandement ; mais on peut estimer que le palais se situe entre cinq et quinze kilomètres environ depuis l’endroit où mouillent les navires.
Ce qui, depuis la ville de Dipolog, mène approximativement dans la région de Polanco. Or, il semble que les premiers habitants de Dipolog (venus de Bohol ou Negros) subirent des attaques de pirates chinois qui les contraignirent à partir s’installer plus loin dans les terres, dans les environs de Sianib, aujourd’hui un quartier (barangay) de la commune de Polanco situé sur les bords du fleuve Dipolog. [11] L’armada se trouverait alors ancrée à proximité du barangay de Barra, à l’embouchure de la rivière.
Concernant Labason, les deux cours d’eau emmènent quelque part à l’intérieur des terres, sans zones remarquables.

On invite l’européen à boire du vin de palmier, mais celui-ci s’excuse et ne consomme que très peu d’alcool (au contraire de ses hôtes). Le repas qui s’en suit n’est composé que de riz et de poisson (très) salé.
Puis on apporte des nattes et un oreiller de feuilles, couche sur laquelle Pigafetta va passer la nuit. [12]

Le lendemain, il se promène dans le village, assez similaire à celui des autres îles, et constate qu’on y trouve quantité d’ustensiles en or mais très peu de vivres.
Le Lombard ne dit rien de plus à ce sujet, mais on peut fort bien imaginer que ces populations ne disposent d’aucun moyen de conservation de leur aliments et consomment donc surtout de la nourriture fraîche chaque jour, qu’elle soit chassée, pêchée ou cueillie ; il ne fait aucune mention d’agriculture en dehors du riz.
On lui indique cependant des vallons qui regorgeraient d’or, mais que les Mondanawans ne peuvent exploiter par manque de fer nécessaire à la fabrication d’outils pour creuser.

Après un repas de nouveau composé de poisson et de riz, Pigafetta demande s’il peut rencontrer l’épouse du datu.
Le Lombard précise qu’il se fait comprendre par gestes. Mais on sait qu’il a également appris un peu de vocabulaire malais lors du séjour à Cebu (vocabulaire reproduit dans son journal) ; ce qui a pu aider à la communication.
Calanao mène son visiteur jusqu’au sommet d’une montagne où vit la rani. Il est surpris de constater que la demeure regorge de vases de porcelaine. (Ce qui confirme un contact des Philippins avec des marchands chinois).

L’après-midi, Pigafetta demande à retourner à son vaisseau et le souverain le raccompagne en balangay. Sur le trajet, par tribord, il aperçoit un arbre au sommet d’un monticule : trois hommes ont été pendus à ses branches. Calanao lui explique qu’il s’agit de malfaiteurs (malhechores). [13]

 

 

Ayant suffisamment avitaillé, la flotte peut repartir. [14]

João Carvalho décide de mettre le cap sur Bornéo, dont Calanao a indiqué la direction.
D’après ce qu’ils ont entendu lors de leur séjour à Cebu, l’île regorge de richesses, d’or et d’épices. Et d’après le chroniqueur Antonio de Herrera y Tordesillas, ils ont rencontré dans le port de « Quipit » des marchands en provenance de Malacca et Java, qui leur ont confirmé l’information. [15]
Il peut apparaître étonnant que Carvalho ne cherche pas à rallier les Moluques, d’autant que les directives royales étaient claires à ce sujet : il fallait rejoindre les îles aux épices de la manière la plus directe possible.
Tout d’abord, il est raisonnable de penser que Magellan, dans sa volonté de découvrir un maximum d’îles, ait cherché à atteindre Bornéo, et notamment sa côte occidentale où se trouveraient des enclaves chinoises et de l’or à profusion (vers l’actuel Brunei).
L’autre hypothèse, qui peut s’ajouter à la précédente, est que Carvalho ne sait pas où aller. En effet, si le navigateur connaît assez bien la côte sud-américaine, il n’a a priori jamais navigué en Asie. Il ignore tout simplement où se trouvent les Moluques. Car il lui aurait suffi de contourner Mindanao par l’ouest et de mettre cap sud-est pour atteindre Ternate. Or il va partir presque en sens opposé (ouest, puis nord-ouest). [16]
Enfin, dans plusieurs récits, Carvalho souffre d’une mauvaise réputation. S’il est difficile de savoir s’il s’agit d’une vérité ou de calomnies à son encontre, cela pourrait expliquer sa volonté d’aller à Bornéo, le « pays de l’or ». [17]

Toujours est-il que les deux caraques prennent un cap WSW.

 

 

La date et la durée de cette escale à Mindanao ne sont indiquées par aucun des observateurs. On sait juste qu’elle a lieu vers la mi-mai, entre l’incendie de la Concepción le jeudi 2 et l’arrivée à Palawan, fin mai (peut-être aux alentours du mardi 21).

 

 

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[1] Pigafetta parle ici de l’empire éthiopien, ou Abyssinie.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.83 ; Charton p.314)

[2] L’historien belge Jean Denucé indique Panglao (9,60°N), qui est une île proche de Bohol et qu’ils ont effectivement pu apercevoir. Cependant, Francisco Albo place son île de « Panilongo » à l’ouest du cap de Cebu (de la parte del Oeste del cabo de Subu hay otra que se llama Panilongo) et par 9º 1/3.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312

[3] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.14

[4] Pigafetta dit « sud-sud-ouest » par rapport à Negros, tandis qu’Albo parle de « sud-ouest » par rapport à Bohol.

[5] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.15

[6] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.
Ainsi, les « 112 leguas » d’Albo correspondent à 661 km (357 NM).

Tomás Mazón Serrano, sur sa carte interactive, suggère Dapitan.
Mazón Serrano, La Primera Vuelta al Mundo – Versiones del Mapa : Carte interactive GoogleMaps

[7] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.327

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.83 ; Charton p.314)

[9] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.327

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.83-84 ; Charton p.314)

[11] Wikipedia (EN) : Dipolog – Spanish regime

[12] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.84 ; Charton p.314-315)

[13] Pour tout le passage dans le village :
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.84-85 ; Charton p.315)

[14] Jean Denucé dit qu’ils n’ont reçu que du riz de la part des autochtones ; cependant, Pigafetta indique que l’île compte cochons, chèvres, gingembre et tout ce qu’ils ont pu trouver dans les autres îles.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.327
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.85 ; Charton p.315)

[15] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.327

[16] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.327 ; citant le chroniqueur portugais Fernão Lopes de Castanheda.

[17] Pour de plus amples éléments à ce sujet, voir le billet du 2 mai 1521 : Incendie de la Concepción.

[18] National Quincentennial Committee : Carte interactive

[19] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.14

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