Le Banquet funeste de l’île de Cebu

 

Mercredi 1er mai 1521
Cebu (Philippines)

Au matin, Humabon convie les Européens à un banquet, à l’issue duquel il leur remettra un présent à destination du roi Carlos, dont il a hérité du nom de baptême : de grosses pièces d’or, en quantité, dont certaines incrustées de diamants ou de rubis. [1] Il recommande que tous les « chefs » des occidentaux soient présents pour donner plus de prestige à ce dernier repas. [2]

João Serrão se montre réservé, mais Duarte Barbosa accepte et contraint les autres à s’y rendre. [3] (Ce qui tend à prouver qu’il est bien le nouveau capitán general, et que Serrão ne fait que le seconder). En plus de renouer les liens, il compte demander à ce que deux pilotes locaux les guident vers Bornéo.

 

Une grosse délégation se rend à terre. [4]
Antonio Pigafetta n’en fait pas partie : son visage est toujours gonflé, à cause du poison qui recouvrait la flèche qui l’a blessé au front lors de l’Assaut sur Mactan. [5]
Ginés de Mafra s’abstient également : il se méfie des Cebuanos, et déclare ne pas être le seul. Il se moque d’ailleurs des raisons invoquées par Barbosa pour assister au banquet (sans pour autant les donner). [6]
Quant à Juan Sebastián Elcano, il demeure alité pour cause de maladie. [7]

Les autochtones sont aussi accueillants qu’à l’accoutumée. [8]
Cependant, au cours du repas, le pilote João Lopes Carvalho et le prévôt Gonzalo Gomes de Espinosa voient l’aumônier Pedro de Valderrama s’éclipser et suivre chez lui l’homme qui avait connu une guérison miraculeuse quelques jours plus tôt (et qui est un neveu d’Humabon). Les deux officiers, soupçonnant quelque duplicité de la part des indigènes, quittent les lieux. (Et il est probable que d’autres hommes les suivent). [9]

À peine sont-ils revenus sur la Trinidad pour raconter ce qui se passe que l’on entend des cris s’élever depuis le village.
Ordre est donné de relever les ancres et d’approcher les navires de la rive. [10]

Alors que le repas touchait à sa fin, des hommes en armes ont surgi des fourrés pour attaquer les marins. [11] Certains parviennent à fuir le massacre qui s’opère dans leurs rangs et à regagner les navires. [12]
Sur la place principale, des indigènes furieux renversent la grande croix et la mettent en pièces. [13] D’autres montent à bord de leur balangays et se ruent en direction des caraques espagnoles. [14]
Les canons tirent alors sur le village. [15]

Des Cebuanos s’approchent alors du rivage, en compagnie de João Serrão, blessé, les poings liés et la gorge garrottée (selon certaines sources, il est également nu [16] ). Celui-ci demande à ce que cessent les tirs, ou bien il sera tué. On lui demande ce qui est arrivé aux autres, et le prisonnier répond que tous ont été égorgés, à l’exception d’Henrique qui s’est joint au insulaires. [17]

Serrão informe ses compagnons que les indigènes consentent à le laisser partir en échange d’une rançon : ils souhaitent récupérer un canon, qui est la cause de leur plus grande peur. [18]
On fait alors charger une annexe qui amène l’engin sur le rivage. Voyant cela, les autochtones en demande un autre. Les marins s’exécutent de nouveau. Comme il semble que les occidentaux ne tiennent pas beaucoup à leur armement, les indigènes en demandent un troisième.
À ce moment-là, le pilote portugais João Carvalho met fin au manège et demande que l’on borde les voiles ; avec la mort des deux capitaines récemment élus, il assure que le commandement de la flotte lui revient. [19]

Serrão implore son compatriote de ne pas le laisser finir ses jours aux mains de ces barbares, Carvalho demeure inflexible. Serrão le maudit alors, sans plus de succès.
Au contraire, les voiles sont sorties et les navires s’éloignent sans plus se préoccuper du sort du prisonnier. [20]

 

 

Le nombre de morts durant ce funeste banquet varie du tout au tout suivant les auteurs. [21]
Reste le document officiel de l’époque, le Declaración de las personas fallecidas en el viaje al Maluco, qui répertorie 26 morts ou disparus :

Duarte Barbosa
João Rodrigues Serrão
Hernando de Aguilar
Francisco Díaz de Madrid
Francisco Durango
Leon de Ezpeleta
Nuno Fernandes
Pedro García
Luiz Afonso de Góis
Antón de Goa
Sancho de Heredia
Petit Jean
Hernán López
Rodrigo Macías
Francisco Martín López
Francisco Martín Díaz
Francisco de Mezquita
Francesco Piora
Simon Guimar, dit « Simon de La Rochelle »
Antón Rodríguez de Huelva ou Antón Rodríguez Calderero
Cristóbal Rodríguez
Andrés de San Martín
Joanes de Segura
João da Silva
Guillaume Taneguy
Pedro de Valderrama

Auxquels il faut ajouter Henrique, l’esclave de Magellan, qui (suivant les sources), s’est rallié aux Cebuanos, a disparu ou bien a été tué (il figure tout de même dans la liste des fallecidos).

 

Selon l’écrivain espagnol Bartolomé Juan Leonardo de Argensola (1562-1631), huit des marins auraient en réalité été fait prisonniers et vendus comme esclaves aux Chinois.
Cette information émane de l’escribano Francisco Granado, qui atteignit les Philippines avec l’expédition Álvaro de Saavedra Cerón en février 1528. Il y rencontra un certain Sebastián de Puerta, Espagnol vivant sur place, et à qui les Cebuanos auraient raconté avoir vendu huit compagnons de Duarte Barbosa aux Chinois. [22]

 

 

Qu’est-ce qui a poussé Humabon à agir ainsi, alors qu’il avait accueilli les explorateurs à bras ouverts, adoptant même le Christianisme ?
Certes à ce moment-là, les Européens sont diminués et leur prestige en a pris un coup ; et probablement aussi l’estime que leur portent les autochtones. Mais ce revirement apparaît trop rapide et surprenant. Comment ont-ils pu passer d’une forme d’admiration à un tel déchaînement de violence ?

Selon Antonio Pigafetta (suivi par Maximilianus Transylvanus), ce massacre aurait été fomenté par Henrique. N’ayant pas supporté les réprimandes injustifiées de Barbosa (ou Serrão) à son encontre, il aurait convaincu Humabon de la duplicité des Européens et de la nécessité de se retourner contre eux avant qu’ils n’aient recouvré de leurs blessures ; ce qui lui aurait permis (en plus de se venger) de recouvrer sa liberté. [23]
Alors que Juan Sebastián Elcano fait la même déclaration lors de son audition par l’alcade Sancho Díaz de Leguizamo (18 octobre 1522), [24] ni Francisco Albo dans son témoignage au même Leguizamo, ni Ginés de Mafra dans son journal ne font allusion à Henrique comme cause du massacre.

Ginés de Mafra donne d’ailleurs une toute autre version de l’histoire.
Dès le lendemain de la Bataille de Mactan, Lapulapu aurait envoyé un émissaire à Cebu. Il aurait persuadé Humabon de profiter du grand nombre de blessés chez les occidentaux pour les chasser. Car lorsqu’ils auraient recouvré leurs forces, ils tenteraient de nouveau d’assujettir toute la contrée. S’il ne s’exécutait pas dans les plus prompts délais, Lapulapu en conclurait qu’Humabon était du côté des occidentaux, ce qu’il ne pouvait permettre. Dès lors, une fois les Européens partis, il serait contraint de l’attaquer, avec le soutien des îles environnantes. À lui de choisir ce qu’il préférait. Ainsi, Humabon n’aurait eu d’autre choix que d’attaquer ses visiteurs. [25]

Cependant, une troisième hypothèse s’est faite jour plus tard.
Le chroniqueur Pietro Martire d’Anghiera (Pierre Martyr d’Anghiera – 1457-1526), qui a eu l’occasion d’interroger des survivants de l’expédition, a obtenu de Martín de Judícibus de terribles aveux : en réalité, les Cebuanos en auraient eu assez du comportement des Européens à l’égard de leurs femmes, citant des « violences » (qu’il faut probablement comprendre ici comme « viols »). [26]

S’il est difficile de démêler la vérité, la possibilité que toutes ses causes soient liées n’est pas à exclure.
Et nul doute que le dernier point expliquerait aisément la sauvagerie avec laquelle les autochtones se retournèrent contre leurs visiteurs (qui les avaient convaincus de se convertir au Christianisme, mais dont l’attitude n’était pas forcément très chrétienne).
Il est sans doute utile ici de rappeler que tout habitant d’un territoire espagnol est alors considéré comme un « vassal du roi de Castille », et que Magellan a pris possession des Philippines au nom du roi. Ces violences s’exercent donc contre leurs propres compatriotes. [27]

 

Il convient également de noter que les Cebuanos sont apparemment demeurés chrétiens en l’absence des Espagnols. Lorsque l’expédition de Miguel López de Legazpi arrive à Cebu en février 1565 (soit 44 ans plus tard), elle découvre que les habitants ont précieusement conservé une statuette de la Vierge à l’Enfant que Pigafetta avait remise à l’épouse d’Humabon, la rani Humamay (devenue Juana lors de son baptême).
Les Philippins auraient donc bien embrassé le Christianisme (au moins en partie) par conviction ; ce n’était pas juste une conversion de façade pour plaire aux Européens.

 

 

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________

[1] Mafra employe le mot « piezas », qui désignent non pas des pièces de monnaie, mais bien des éléments, des objets.
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.203

[2] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.324
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.509

[3] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.203
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.324
Navarrete, Historia de Juan Sebastian del Cano (1872), p.55

[4] Pigafetta parle de 24 hommes (ce qui est trop peu par rapport au nombre de morts) ; Queiros Veloso : 26-27 (mais qui compte peut-être les morts) ; Transylvanus et Denucé : 27 (idem) ; Mafra : 53 (chiffre qui n’est pas forcément exagéré, et peut-être le plus proche de la réalité, en tenant compte des morts et de ceux qui sont parvenus à s’échapper).

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.81 ; Charton p.313)

[6] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.202

[7] Navarrete, Historia de Juan Sebastian del Cano (1872), p.57

[8] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.13
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.201

[9] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.81 ; Charton p.313)

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.81-82 ; Charton p.313)

[11] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.203

[12] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.13

[13] Ceci est relayé par Maximilianus Transylvanus (1490-1538), qui a recueilli les témoignages des survivants de l’expédition. Cependant, son récit n’est pas toujours fiable, et d’après l’historien belge Jean Denucé, citant Argensola et Gomara, il s’agit ici d’une croix plantée au sommet d’une colline, et on « s’efforce vainement de [la] renverser » alors que les navires espagnols s’éloignent de Cebu.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.201
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.326

[14] Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.204

[15] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.82 ; Charton p.313)

[16] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.325
Navarrete, Historia de Juan Sebastian del Cano (1872), p.56

[17] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.82 ; Charton p.313)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.325

[18] Pigafetta parle de marchandises (mercaderías). Mafra mentionne des « tiro de hierro », soit des armes à feux, des bombardes, canons ou arquebuses sans qu’il soit possible de véritablement trancher. Les sources parlent de canons (Denucé) ou de pièces d’artillerie (Queirós).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.82 ; Charton p.313)
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.204

[19] Pigafetta dit que Carvalho refuse tout de go, et interdit à quiconque de se rendre à terre pour procéder à l’échange. Cependant, le récit de Mafra, plus précis, semble plus véridique (sans pour autant être complètement contradictoire avec celui du Lombard, qui a pu « simplifier » l’évènement).
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.82 ; Charton p.313)
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.204
Barros, Decadas de Asia – Decada Terceira, Parte Primera, Livro V (1778), p.650

[20] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.82 ; Charton p.313)

Selon Maximilianus Transylvanus, les voiles ont commencé à être hissées avant que ne soit présenté Serrão.
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.201

[21] Pigafetta : 24 ; Pilote génois 26 + Duarte Barbosa et João Serrão ; Navarrete : 29 ; Ayamonte, Castanheda et Gomara : 30 ; de Brito : 36-37 + Duarte Barbosa et Luiz Afonso de Goes ; Ginés de Mafra : 37 + Joao Serrão + Pedro Valderrama.

[22] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.326 – citant Argensola, Gomara et Navarrete.
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.509 – citant Navarrete

[23] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.81 ; Charton p.313)

[24] Bernal, Interrogatorio tras la aventura (2014), p.7 (Question 6)

[25] Cette thèse est soutenue par de nombreux historiens et chroniqueurs : João de Barros (1496-1570), Antonio de Herrera y Tordesillas (1549-1626), Manuel de Faria e Sousa (1590-1649), Jean Denucé (1878-1944)).

Ginés de Mafra dresse ici un portrait peu flatteur d’Humabon, lui prêtant une nature vile. Ces propos peuvent sans doute être mis sur le compte de la rancœur qu’il éprouve pour le souverain de Cebu.
Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.202
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.324
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.510 – citant João de Barros

[26] « Un jeune marin génois, Martin », dit Jean Denucé. De tous les survivants, il n’existe qu’un seul « Martín » et qu’un seul Génois : Martín de Judícibus.
L’historien belge ajoute que ce n’est pas l’unique fois où des explorateurs européens vont ainsi se comporter et subir les foudres des populations locales.
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.324

[27] C’est d’ailleurs l’une des raisons (mais pas la seule) qui explique que les Espagnols aient eu recours à des esclaves africains pour travailler dans leurs colonies : ils ne pouvaient réduire en esclavage les populations amérindiennes placées sous la protection de leur roi.

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