Incendie d’un village et guérison miraculeuse

 

Courant avril 1521
Cebu (Philippines)

Afin de s’assurer que le raja Humabon (depuis baptisé Carlos) se fasse respecter de tous, Magellan décide un jour de convoquer à une messe plusieurs chefs locaux réfractaires, ainsi que deux frères du souverain. Le premier, père du prince héritier Hernando, est nommé « Bondora » par Antonio Pigafetta [1] ; il s’agit en réalité d’un titre honorifique désignant une sorte de lieutenant du souverain ou un gouverneur. L’autre se nomme Cadaro.
Sur place, il leur demande de jurer allégeance à Humabon et les hommes s’exécutent.
Puis il invite le raja lui-même à jurer solennellement fidélité au roi d’Espagne ; il rappelle alors au Cebuano qu’il devra mourir plutôt que de faillir à cet engagement.

 

Cependant, tous les chefs alentours n’acceptent pas la soumission à Humabon. Chose que le capitán general ne peut évidemment tolérer : lorsqu’il sera reparti, ces récalcitrants constitueront le terreau d’une rébellion ; or il doit s’assurer qu’à son retour, les Philippines les accueilleront à bras ouverts. Sans compter que faire preuve de laxisme pourrait déclencher des velléités chez d’autres.
Ainsi, le chef du village de Bulaya a refusé de se mettre sous la coupe d’Humabon, et il va servir d’exemple. De nuit, les Européens se rendent en chaloupe sur l’îlot de Mactan, situé juste en face de Cebu, et incendient le village avant d’y planter une croix. [2]

Selon l’historien portugais José Maria de Queirós Veloso et l’historien belge Jean Denucé, Magellan envoie ses hommes exécuter le travail. Pourtant, d’après les récits du pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) et de Ginés de Mafra, Magellan fait bien partie de l’expédition punitive.
Mafra précise également qu’ils découvrent le village désert, comme si les habitants avaient été prévenus de leur arrivée.

À noter que chez Queirós Veloso et Denucé, le chef de Bulaya (ou Bulaïa) est l’un des chefs précités, qui avait prêté serment avant de rompre ensuite sa promesse. D’après les dires de Ginés de Mafra, l’homme avait bien été convoqué, mais ne s’était pas présenté. [3]

 

La chronologie des différents évènements est vague.
Néanmoins, le pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) indique que, la veille de l’assaut sur Mactan (qui a lieu le samedi 27 avril 1521 au matin et au cours duquel Fernão de Magalhães trouve la mort), cela fait dix à douze jours qu’ils ont incendié le village qui refusait de se soumettre (Bulaya). [4] Cette action de représailles se serait donc déroulée à une date comprise entre le 14 et le 16 avril ; comme il est peu vraisemblable que Magellan ait eu le temps de faire cela le jour du baptême d’Humabon (sauf s’il a agi l’après-midi, pendant que Pedro de Valderrama baptisait les femmes), cela réduit les possibilités au lundi 15 ou au mardi 16 avril 1521.

 

Lors des premiers baptêmes, Magellan avait demandé aux nouveaux chrétiens de détruire les idoles qu’ils adoraient jusqu’ici, et dont la présence aurait été en contradiction avec la vénération d’un dieu unique.
Cependant, les jours passent et il se rend compte que, non seulement elles sont toujours présentes, mais qu’on continue également de leur sacrifier des animaux. Magellan exprime son mécontentement aux Cebuanos, qui ne nient pas, mais expliquent que ces sacrifices sont destinés à un homme souffrant d’une fièvre chronique depuis deux ans ; et celui-ci n’est autre qu’un neveu d’Humabon et frère du prince Hernando. Considéré comme l’homme le plus sage et vaillant de l’île, son état est tellement grave qu’il en a perdu l’usage de la parole. [5]
Le capitán general, entendant cela, leur affirme qu’il ira mieux s’il consent à être baptisé, et que l’on brûle toutes les idoles. [6] Son oncle accepte.
Une procession est organisée entre la grande place (où est érigée la croix) et la maison du malade, qui ne peut quitter sa couche. Il y est baptisé, tout comme deux de ses femmes et dix filles. Peu après, l’homme déclare aller mieux. [7]

Tout comme on ignore de quelle maladie le neveu d’Humabon souffrait exactement, on peut s’interroger de la véracité de ces faits, dont Antonio Pigafetta assure être un témoin oculaire. L’homme allait-il réellement mieux après la cérémonie, et peut-être pour une raison annexe, comme cette mystérieuse « boisson rafraichissante » (bebida refrescante), que Magellan lui a servi ce jour-là et tous les jours suivants ? A-t-on également cherché à plaire aux Européens ? Le tout enjolivé par le récit du Lombard ?

Magellan lui offre un matelas, des draps, une couverture de laine jaune, et un oreiller.
Et cinq jours après la bénédiction, il se trouve en capacité de se lever. Son premier geste consiste à brûler une grande idole conservée dans sa demeure, et notamment vénérée par de vieilles femmes du village. On fit également abattre des temples païens qui se trouvaient en bord de mer.
Les villageois auraient même applaudi ces destructions, proposant de détruire également les idoles présentes dans la maison du roi, le tout à la clameur de « ¡Viva Castilla! ».
Mais il s’agit peut-être là encore d’élucubrations de Pigafetta, à moins que les Cebuanos aient réellement vu une sorte de miracle dans la guérison du neveu du roi. [8]

Ladite guérison aura, semble-t-il, eu un impact sur les autochtones puisque durant la quinzaine de jours où l’armada séjourne à Cebu, ce sont plus de dix mille personnes qui se seraient ainsi converties. [9]
Par ailleurs, les autochtones se montrent accueillants et, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit où les marins mettent pied à terre, ils trouvent toujours des Cebuanos prêts à les inviter à boire et manger. [10]

 

Baptême des Cebuanos   |   Insoumission de Mactan  >

 

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________

[1] Le journaliste français Édouard Charton indique « bondara » ou « bandara ». Le terme « bondora » est issu de la transcription Fundación Civiliter.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.69 ; Charton p.308)

[2] Antonio Pigafetta parle de vingt à trente maisons brûlées.

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.68-69 ; Charton p.308)
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.11
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.199
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.315
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.500

[4] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.11

[5] Maximilianus Transylvanus parle du petit-fils d’Humabon.
Jean Denucé dit qu’il s’agit d’un vieillard, ce qui collerait plus avec la sagesse qu’on lui prête ; mais précise aussi que l’historien espagnol Francisco López de Gómara (1511-1556) parle du neveu. Or, Pigafetta dit « El enfermo era el hermano del príncipe », donc a priori le frère du prince Hernando, lui-même neveu d’Humabon.
Antonio Pigafetta précise qu’il est muet depuis quatre jours.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.71 ; Charton p.309).
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.199
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.314 et note 3

[6] Antonio Pigafetta ajoute (parlant de Magellan) « qu’il était si convaincu de ce qu’il disait, qu’il consentait à perdre la tête si ce qu’il promettait n’arrivait pas sur-le-champ » (que estaba tan convencido de lo que decía, que consentía en perder su cabeza si lo que prometía no se verificaba en el acto). Veut-il signifier par-là que, si la guérison ne s’opère pas, il deviendra dément, ou bien qu’il acceptera qu’on lui coupe la tête si cela ne marche pas ?
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.71 ; Charton p.309). Traduction Édouard Charton  (1863)

[7] Chez Pigafetta, l’homme va mieux dès que la cérémonie est terminée. Maximilianus Transylvanus parle lui du lendemain. Mais si Pigafetta dit qu’il met cinq jours à se remettre et se lever, Transylvanus pointe la guérison et le lever le même jour, soit dès le lendemain. Aucune des deux sources ne peut être considérée comme fiable à ce sujet.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.71 ; Charton p.309).
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.199

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.71-72 ; Charton p.309)

[9] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.199 : « y en menos de quince dias se tornaron cristianos en esta isla mas de diez mili ».

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.75 ; Charton p.310)

 

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2 réflexions sur “Incendie d’un village et guérison miraculeuse

  1. Peut-être un jour, si je trouve le temps… Mais ce n’est pas prévu pour le moment.
    Merci de vos encouragements en tout cas.

    J’aime

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