Négociation de la paix avec les Cebuanos

 

Lundi 8 avril 1521
Cebu (Philippines)

Leon de Ezpeleta et Henrique descendent à terre pour s’enquérir de la décision du raja Humabon.
Celui-ci se présente devant eux accompagné de chefs locaux : il a été convaincu par les mots de Magellan, n’exigera aucun impôt, et se rend même tributaire de l’empereur Charles Quint. Les émissaires exigent uniquement un commerce exclusif avec son île, ce que le souverain accepte. Et afin de sceller le lien d’amitié entre Magellan et lui, Humabon demande à ce que le capitán general lui fasse apporter du sang de son bras droit, et lui fera de même en retour. Il ajoute qu’avec tous les « capitaines amis » qui accostent dans son port, il échange des présents ; et qu’il laisse à Magellan le soin d’offrir ou de recevoir en premier. Les émissaires lui répondent que, puisqu’il tient cette coutume en si haute importance, il n’a qu’à commencer. [1]

 

Ici encore, on ne peut que spéculer sur ce qui a « convaincu » Humabon d’accepter les exigences de Magellan : l’a-t-il fait contraint et forcé, de peur de s’attirer les foudres de l’armada espagnole ? Ou bien a-t-il vu son intérêt à s’associer à si forte puissante, et ainsi asseoir son autorité sur la région ? Sans doute un peu des deux, comme la suite des évènements le montrera.
Il faut aussi noter que Colambu, le souverain de Limasawa, est descendu à terre le dimanche 7 pour convaincre Humabon des bonnes intentions des Européens ; et Pigafetta ne mentionne son retour que le mardi 9. Peut-être le Lombard s’est-il abstenu de détails au sujet d’un retour de Colambu à bord ; mais il est permis de penser qu’en tant que parent et/ou vassal d’Humabon, il a passé tout ce temps à la cour de Cebu, où les deux rajas ont pu longuement discuté de la suite à donner aux tractations.

 

 

Mardi 9 avril 1521
Cebu (Philippines)

Au matin, Colambu, se présente sur la Trinidad, accompagné du marchand siamois qu’Ezpeleta et Henrique ont déjà rencontré lors de leur première visite sur Cebu. Il informe Magellan qu’Humabon est occupé à rassembler le plus de vivres possible à son intention ; il ne peut donc se présenter pour discuter de la paix et enverra son neveu dans l’après-midi.

Avant qu’ils ne repartent, Magellan tient à leur montrer un homme équipé d’une armure, assurant que tous peuvent s’équiper ainsi s’ils sont en situation de se battre. Le Siamois éprouve semble-t-il de la crainte face à ce soldat harnaché, mais le Portugais le rassure en arguant que ses armes sont « aussi avantageuses à nos amis que fatales à nos adversaires » ; et qu’il est ainsi capable de mettre en déroute les ennemis de son roi et de sa foi avec autant d’aisance que s’il s’essuyait le front. [2]

 

Fernão de Maglhães rappelle une nouvelle fois à ses hôtes combien il est puissant (et plus puissant qu’eux), et combien il vaut mieux être son allié que son ennemi.
Et ceci n’a rien d’une supposition : Antonio Pigafetta précise dans son journal que le Portugais a annoncé cela avec un ton « fier et menaçant, afin qu’il [le Siamois] en rendit compte au raja Humabon » (tono orgulloso y amenazante para que el moro hiciese de ello relación al rey).

 

 

Comme prévu, une petite délégation se présente l’après-midi. Elle est composée du neveu et héritier d’Humabon (dont le nom n’est pas précisé), de Colambu, du Siamois, d’un ministre, du prévôt, et de huit chefs de l’île de Cebu. Magellan reçoit la délégation en grandes pompes : le prince, Colambu et lui-même s’installent sur des sièges en velours ; les chefs ont droit à des chaises de cuir, tandis que les autres sont sur des nattes.
Avant d’engager les négociations, le capitán general demande à ses deux principaux invités s’ils ont l’autorité suffisante pour négocier les accords de paix, et également s’il est de coutume chez eux de traiter en public ; les deux hommes répondent par l’affirmative.
Au cours de la discussion, où Magellan (via son interprète Henrique) vante les avantages d’une alliance entre Cebuanos et Espagnols, celui-ci est intrigué par le fait que l’héritier soit le neveu et non le fils d’Humabon. On lui apprend que le raja n’a que des filles, et que son aînée a été mariée à son neveu, qui est désormais l’héritier présomptif. La coutume locale veut aussi qu’à un certain âge, le père (et semble-t-il quelle que soit sa position sociale) n’assume plus le rôle de chef et que les décisions reviennent dès lors au fils. Cette dernière révélation choque Magellan, qui considère comme une loi divine que les enfants honorent leurs parents ; s’ensuit tout un laïus chrétien qui, selon Antonio Pigafetta, impressionne les autochtones et leur donne envie d’en apprendre plus sur la religion des Européens. Ils demandent à ce qu’un ou deux hommes restent sur l’île après le départ de l’armada afin de les instruire à ce sujet. Magellan ne peut accéder à leur demande, mais les invite avant toute chose à se faire baptiser (promettant aussi qu’il reviendrait plus tard avec des prêtres pour les éduquer au christianisme). Il leur précise également que leurs épouses devront également se faire baptiser, sans quoi ils devraient se séparer d’elles. Les Cebuanos acceptent l’idée, mais souhaitent en référer d’abord à Humabon. Le capitán general ajoute qu’ils doivent accepter le baptême par leur propre volonté, et non par crainte ou dans l’espoir d’en retirer quelque bénéfice ; il ajoute néanmoins que ceux qui deviendront Chrétiens seront mieux traités. Tous déclarent le vouloir de leur propre volonté.
Magellan promet une paix éternelle entre les rois d’Espagne et de Cebu (et de leur laisser des armes ainsi qu’une armure complète).
On sert alors à manger, puis on s’offre des cadeaux. [3]

 

Ici encore, les Cebuanos sont trop prompts à embrasser le Christianisme pour que cela soit uniquement dû à une sorte d’émerveillement. Il semble plus vraisemblable qu’ils souhaitent s’attirer les faveurs des Européens, ou tout du moins ne pas les froisser (Magellan se montre d’ailleurs critique vis-à-vis de la manière de traiter leurs anciens). Et on ne les imagine pas dire qu’ils désirent se baptiser parce qu’ils ont peur de représailles. D’autant que Magellan laisse entrevoir un intérêt à devenir Chrétien.
Le fait que les Cebuanos demandent à ce que des personnes restent pour les instruire au sujet de la chose chrétienne peut aussi être vu d’une toute autre manière : en conservant près d’eux des Européens, ils s’assurent une sorte de protection. Non seulement cela montre qu’ils sont liés aux puissants Espagnols, mais on peut imaginer que personne n’osera les attaquer et risquer de tuer des Européens, de peur de terribles représailles.

 

Les insulaires partis, Pigafetta est envoyé à terre avec Henrique (et, a priori, un autre expéditionnaire dont le nom n’est pas précisé [4] ) afin de remettre les présents destinés au raja Humabon.
C’est la première rencontre entre le Lombard et le Cebuano, et donc la première description de ce dernier, que Pigafetta décrit comme petit et replet, le corps tatoué et uniquement vêtu d’un pagne. Il arbore en outre un imposant collier, et de grands cercles d’or sertis de pierre aux oreilles. Entouré de nombreuses personnes (probablement des serviteurs ou sa cour), il déjeune sur une natte et se désaltère en buvant à l’aide d’une paille en roseau.
Les différents cadeaux sont offerts, et on aide Humabon à enfiler une veste « à la turque » de soie jaune et violette, et un bonnet rouge.
Pendant que les émissaires mangent, des personnes présentes sur la Trinidad l’après-midi racontent au raja tout ce que Magellan a dit, et notamment tout ce qui concerne le Christianisme.
Humabon leur propose de souper avec lui, mais ils refusent l’invitation.
Son neveu et gendre, invite alors Pigafetta et ses compagnons à venir chez lui, où des jeunes femmes jouent de la musique. Le Lombard est impressionné par « leur intelligence musicale », mais aussi par leurs peaux relativement blanches et le fait que, bien qu’adultes, elles vont nues. Après avoir de nouveau mangé chez le prince, ils s’en retournent au navire. [5]

 

 

NOTA : Comme souvent, la chronologie des évènements chez Pigafetta prête à caution. Les nombreux repas, le nom qu’il leur donne (ex : le goûter après le souper), peuvent laisser à penser que tout ceci pourrait se dérouler sur plusieurs jours, et que ces faits pourraient s’entremêler avec d’autres narrés plus tard. Les autres témoignages d’époque étant peu prolixes sur cette partie du séjour, l’hypothèse la plus simple est que tout ceci a bien eu lieu sur la même journée (ce que conclut également l’historien belge Jean Denucé).

 

 

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________

[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.58 ; Charton p.304)
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.495

[2] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.58-59 ; Charton p.304)

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.59-62 ; Charton p.304-305)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.313
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.496

[4] Pigafetta dit dans son journal « el comandante me envió a tierra, acompañado de otro ». S’il s’était agi de Henrique, il aurait sans doute précisé « el intérprete », comme il le fait régulièrement. On peut donc supposer que, comme pour la première visite du 7 avril, quelqu’un d’autre est descendu avec eux, peut-être Leon de Ezpeleta (il ne faut pas oublier que Henrique est un esclave, et ne dispose d’aucun droit et d’aucune responsabilité ; quand à Pigafetta, il n’est qu’un observateur, rien de plus).
Mais il est tout de même étonnant que le Lombard ne nomme pas les gens, alors qu’il voyage avec eux depuis des mois.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.62 ; Charton p.305)

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.62-64 ; Charton p.305-306)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.313
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.496

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