Arrivée à Cebu

 

Du jeudi 4 au samedi 6 avril 1521
Philippines

Après avoir quitté Limasawa le jeudi 4 avril 1521, la flotte est partie vers l’ouest en direction de Cebu. [1] Elle contourne l’île de Bohol assez largement pour éviter ses hauts-fonds, longeant plutôt Leyte [2] ; ils passent près de l’île de Canigao (Canigao Island) et marque un arrêt à « Gatigan », qui correspond à l’une des actuelles Cuatro Islands (Apid, Digyo, Mahaba et Himokilan). Ils y observent d’impressionnantes chauve-souris, « grosses comme des aigles », en capturent et en mangent une, lui trouvant un goût de poulet. [3]

Ils repartent vers l’ouest mais doivent de nouveau s’arrêter près des îles Camotes (Camotes Islands) ; la pirogue de Colambu, le souverain de Limasawa qui leur sert de guide, ne parvient pas à tenir l’allure des vaisseaux espagnols et demeure à la traîne. Lorsqu’il les rejoint, Magellan l’invite à monter à bord de la Trinidad avec des personnes de sa suite, et tous poursuivent la route jusqu’à Cebu. [4]
Antonio Pigafetta ajoute que Colambu semble charmé de monter à bord de la caraque, dont la manœuvrabilité l’impressionne.

 

Carte - Philippines - Cebu
Carte des Philippines, avec Cebu et les différentes îles croisées durant le trajet

 

 

Dimanche 7 avril 1521
Cebu (Philippines)

Après avoir fait le tour de l’île de Mactan par le nord et s’être engagée dans le détroit qui sépare les deux îles, l’armada arrive en vue de Cebu. Lorsque les navires sont suffisamment proches de la ville Magellan fait envoyer toutes les voiles et tous les pavillons avant de procéder à une décharge de canons. Effrayés, les insulaires s’enfuient dans les terres. [5]

Ginés de Mafra précise que les insulaires se massent sur la plage avec arcs et flèches, prêts à se défendre. Comme il ne mentionne pas les coups de canons, on ignore si les autochtones se sont rassemblés après les tirs, ou si au contraire les tirs ont eu pour but de les disperser. [6]

 

Après avoir jeté l’ancre, le capitán general envoye à terre Henrique, son esclave interprète, et un marin dont l’identité n’est pas précisée. [7]

(Toute la rencontre qui suit est racontée par les deux émissaires à leur retour, et transcrite par Antonio Pigafetta).

Les deux émissaires trouvent le raja local, Humabon, entouré de villageois apeurés. Henrique les informe qu’ils ne leur veulent aucun mal et qu’il s’agit là d’une de leurs coutumes, un signe de paix et d’hommage au souverain. Humabon leur demande ce qu’ils sont venus chercher ici ; Henrique explique alors que le capitán general, qui sert le plus grand des rois, fait route vers les Moluques. Le raja de Limasawa ayant fait grand éloge de sa personne, Magellan a souhaité venir  lui rendre visite, mais aussi avitailler et faire commerce. Humabon répond qu’ils sont les bienvenus mais qu’ils doivent, comme tous les visiteurs, s’acquitter d’une taxe pour avoir le droit de commercer. Pour preuve, il fait venir un marchand du Siam [11] , venu acheter des esclaves et de l’or, qui s’est acquitté de ce même impôt quatre jours auparavant. Henrique réplique alors que Magellan, eu égard à la grandeur de son roi, ne payera aucun droit à aucun souverain. Si Humabon désire la paix, il aura la paix ; s’il désire la guerre, il aura la guerre. Le Siamois s’approche alors du raja et lui glisse de prendre garde à ses gens, qui ont conquis les Indes et Malacca, et de ne les contrarier d’aucune manière. Ayant tout entendu, et devinant qu’on les prend pour des Portugais, Henrique ajoute que le roi d’Espagne est plus grand encore que celui du Portugal, et qu’il est empereur du monde chrétien [8] ; et que s’il l’avait vu en ennemi, il aurait envoyé suffisamment d’hommes et de navires pour raser toute son île. Paroles que confirme le Siamois.
Le raja Humabon, sans doute pour ne pas perdre la face devant ses sujets, déclare qu’il rendra une réponse le lendemain. Il fait servir des mets aux deux envoyés et ceux-ci déjeunent avant de s’en retourner à la Trinidad. [9]

 

La discussion rapportée au capitán general, Colambu décide de se rendre à terre pour informer Humabon des bonnes dispositions que les Européens ont eu à son égard, et ainsi le convaincre de les accueillir. [10]

L’ensemble des équipages passe la nuit dans les navires, dans l’attente de savoir comment ils seront reçus.

 

Il semble évident ici que Magellan cherche à s’annoncer en montrant sa force, d’abord en tirant au canon, puis en refusant de payer la taxe de commerce (même s’il ne le fait pas directement, et que c’est probablement Leon de Ezpeleta qui a pris la décision de refuser, Henrique ne faisant que traduire). De même, signifier à Humabon que les Espagnols sont en capacité de raser son île s’ils le désirent, n’est pas vraiment faire preuve d’intentions amicales.
Depuis son arrivée aux Philippines, et encore par la suite, le Portugais clame qu’il vient en paix mais prend systématiquement le soin d’envoyer un signal clair à ceux qui envisageraient de s’opposer à lui. Même s’il ne le dit jamais explicitement, il est en conquête et non en mission d’exploration pacifique.
Le pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni) a d’ailleurs cette phrase pleine d’à-propos : « Dans cette île, Fernando de Magalhães fit ce qu’il lui plaisait avec l’assentiment du peuple ».

 

 

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________

[1] Etrangement, Pigafetta dit qu’ils partent sud-est, soit vers Mindanao ; or, s’ils étaient réellement allés dans cette direction, ils n’auraient jamais croisé les îles qu’il cite.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.55-56 ; Charton p.302) : « De ahí partimos dirigiéndonos al sudeste » 

[2] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.14
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312

[3] Il s’agit a priori de la Roussette de Malaisie (Pteropus vampyrus), espèce frugivore pouvant atteindre les 1,70m d’envergure pour 1,5kg, ce qui en fait la plus grande espèce de chauve-souris. Elle est présente dans tout l’archipel.
(Pour plus d‘informations sur l’espèce, voir les pages Wikipedia FR et surtout EN)
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.55-56 ; Charton p.302)

[4] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.55-56 ; Charton p.303)

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.56 ; Charton p.303)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312

[6] Ginés de Mafra précise que les Cebuanos n’ont apparemment jamais vu de navires aussi grands ; et vu que les Chinois en possèdent de plus grands encore, il en conclut que ces derniers ne sont jamais venus par ici.
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.199

[7] Mais il s’agit probablement de Leon de Ezpeleta, escribano de la Trinidad, car il est dit explicitement  que les deux hommes vont aller à terre le lendemain pour rencontrer de nouveau Humabon. De plus, il est tout à fait logique qu’un homme du rang de Ezpeleta (un notaire ou greffier) est le plus, voire le seul, à même de porter la parole du capitán general.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.56 ; Charton p.303)

[8] Carlos Ier d’Espagne est en effet devenu Charles V, « Charles Quint », après son élection comme Empereur des Romains le 28 juin 1519. Il a été couronné par le pape le 23 octobre 1520, ce que les marins ignorent puisqu’ils se trouvaient alors à l’entrée du détroit de Magellan.
Voir l’article consacré au couronnement de Charles Quint.

[9] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.57 ; Charton p.303)
Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.312-313

[10] Le lien entre Humabon et Colambu n’est pas tout à fait clair : pour Martín de Ayamonte, ils sont parents (ce que reprend Queirós Veloso) ; pour Ginés de Mafra, Colambu est le vassal de Humabon (ce que suggère aussi plus ou moins Pigafetta). Il est aussi possible que les deux assertions soient vraies.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.58 ; Charton p.303)
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.199
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.494-495
Vázquez Campos, Bernal Chacón & Mazón Serrano, Auto de las prrguntas que se hicieron a dos Españoles que llegaran a la fortaleza de Malaca, venidos de Timor en compaña de Álvaro Juzarte, capitán de un junco, p.6

[11] Le Royaume de Siam, fondé en 1350, correspond à l’actuelle Thaïlande.

 

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