Découverte de la Isla de Los Tiburones

 

Lundi 4 février 1521
Îles de la Ligne (Kiribati)

Un peu moins de deux semaines après avoir croisé la Isla San Pablo, l’armada découvre une seconde île sur laquelle ils ne peuvent aborder.
Ils constatent une grande concentration de requins et nomment l’île en conséquence.

 

Maximilianus Transylvanus, qui rédigea le premier récit du voyage sur la base des témoignages des survivants, indique que la flotte a marqué une halte de deux jours pour se reposer le corps et l’esprit, ainsi que pour pêcher. [1] Le chroniqueur portugais João de Barros rapporte le même fait, sans préciser la durée de l’arrêt. [2]
Francisco Albo précise lui qu’ils ont pêché des requins [3] (ceci peut paraître étonnant dans la mesure où ils avaient déjà capturé des squales le long de la côte guinéenne et constaté que leur chair n’était guère comestible ; peut-être la faim dont ils souffraient les a contraint à réviser leur jugement).

La question de cet arrêt est tout de même discutée. L’historien portugais José Maria de Queirós Veloso fait remarquer que ni le pilote génois (Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni), ni le Portugais anonyme (probablement Vasco Gómez Gallego), ni Antonio de Brito, ni le récit du mousse de la Victoria (Martín de Ayamonte), ne mentionnent un arrêt entre la sortie du détroit (11/1520) et l’arrivée à la Isla de los Ladrones (06/03/1521). Ginés de Mafra indique qu’ils n’ont même pas pu trouver de quoi se rafraîchir/se sustenter sur cette seconde île. [4]

Il est possible que la plupart aient simplement omis d’en parler, car ils n’ont pas jugé cela digne d’intérêt (les îles étaient inhabitées et ils n’ont, a priori, pu accoster sur aucune des deux). Quant à Ginés de Mafra, il faut peut-être juste interpréter son propos différemment : ils n’ont pas pu se ravitailler en eau potable, denrée ô combien importante et dont ils devaient sérieusement manquer à cet instant du voyage (la traversée du Pacifique leur prend trois mois, durant lesquels ils doivent vivre sur leurs réserves).

 

 

L’identité de l’île en question demeure encore à l’heure actuelle sujette à débat.

Comme pour la Isla San Pablo, les descriptions sont insuffisantes voire inexistantes, et aucun témoin ne précise si elle se trouvait à bâbord ou à tribord par rapport à leur cap (ce qui aurait pu aider).

Les relevés de position, là encore, sont assez divers.
Antonio Pigafetta situe l’île par 9°S. Pour le chroniqueur portugais João de Barros, elle se trouve par 13°S ; pour le pilote génois, par 13-14°S ; pour le Portugais anonyme, par 14°S.
Ce jour-là, Francisco Albo indique que la flotte se trouvent par 11° ¾ S ; ainsi, les différentes positions seraient plausibles et dépendraient du moment où ils ont aperçu les îles, le matin (13-14°S) ou l’après-midi (9°S) (la flotte avance suivant un cap NW, et Albo effectue a priori ses relevés avec un soleil au zénith, donc en milieu de journée). Sauf que le contramaestre grec précise bien que l’île en question se trouve par 10° 2/3 S. [5]
La raison de telles différences de localisation demeure inconnue.

Carte - Kiribati (Flint, Millénaire et Vostok)
Carte et position des îles Flint, Millénaire et Vostok (Kiribati)

 

Les auteurs contemporains s’accordent sur le fait qu’il s’agit d’une des îles de la Ligne, de la République des Kiribati, mais pas sur l’île elle-même.
L’historien belge Jean Denucé, qui a reconstitué l’itinéraire à partir des notes d’Albo, penche pour l’île Vostok (10,06°S). [10] Pourtant, sur la carte qu’il fournit (p.295), on y voit mentionné « Flint Tiburones » (sans que l’on ne sache s’il s’agit de la même chose ou pas), mais aucune mention de Vostok.
L’Espagnol Tomás Mázon Serrano, qui a fait de même, penche plutôt pour l’île Flint (11,43°S). Cependant, sa carte pose question : d’après Albo, du 1er au 8 février, les navires voguent constamment NW (Noroeste), ce qui n’est pas le cas sur la carte de Serrano. Peut-être a-t-il été induit en erreur par le fait que Albo relève la même position (11° ¾ S) les 3 et 4 février ; il en a conclu que la flotte avait navigué plein ouest (donc sans changer de latitude), ce qui n’est pas le cas. Il est possible que la flotte ait fait du surplace par manque de vent, ou bien qu’elle se soit arrêtée comme l’indique Maximilianus Transylvanus.
Le site dédié au Ve Centenaire de la Circumnavigation, sur sa carte interactive, montre que la flotte aurait longé l’île du Millénaire (9,96°S) ; cependant, ils repèrent cette Isla Tiburones les 24-25 janvier 1521, ce qui constitue manifestement une erreur. Dès lors, l’identité de l’île elle-même prête à caution.

Nombre de témoins de l’époque mentionnent la distance qui sépare San Pablo de Tiburones. Ceci pourrait constituer un indice supplémentaire s’il n’y avait pas deux problèmes.
D’abord, la position exacte de San Pablo reste inconnue, ce qui n’aide pas beaucoup.
Ensuite, la fameuse distance entre les deux îles varie suivant les récits. Pour Ginés de Mafra, elle est de 50 lieues (295 km, 159 NM). [6] Pour Pigafetta, le Portugais anonyme, Barros et De Brito, elle est d’environ 200 lieues (1 180 km, 638 NM). [7] Et ces « 200 lieues » semblent être une approximation, et non une distance précise. [8] (Albo indique lui qu’il y a 9° d’écart entre les deux îles, ce qui ne semble a priori pas très cohérent avec ses précédents relevés).
Ainsi, parmi les trois candidates à San Pablo et les trois à Tiburones, et tenant compte de la distance de 200 lieues, les deux îles les plus probables seraient l’atoll de Fangatau pour « San Pablo » et l’île du Millénaire pour « Tiburones », distantes d’environ 1 204 km (652 NM). Mais ceci demeure trop approximatif pour se prononcer de manière défiintive. [9]

L’identité de la Isla de los Tiburones demeure donc, elle aussi, un mystère.

 

 

Kiribati - Vostok (Staver)
Riavge de l’île Vostok (ou Staver Island), Kiribati ©Dr Angela K. Kepler (Domaine public)

 

 

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[1] Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – A Letter from Maximilianus Transylvanus (1874), p.197 : « These they found uninhabited when they tried to land; still, they stopped there two days for their health’s sake, and general recruiting of their bodies, for there was very fair fishing there ».

[2] Barros, Décadas da Ásia (1563), Década Terceira, Parte Primera, Livro V, Capitulo X, p.647 : « (…) altura de treze gráos, acharam outra que seria de huma légua, em a qual fizeram pescaria, e poios muitos Tubarões que nella havia , lhe chamaram dos Tubarões. »

[3] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.11 : « en la cual tomamos muchos tiburones y por eso le pusimos la Isla de los Tiburones »

[4] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.196 : « Por no poder llegar a ella, pasó el armada adelante, y a cincuenta leguas desta, por el mesmo rumbo hallaron otra de la mesma manera, sin poder tomar ningún refrigerio ».

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.36 ; Charton p.292 ; Peillard p.127)
Barros, Décadas da Ásia (1563), Década Terceira, Parte Primera, Livro V, Capitulo X, p.647
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World, by Magellan – Narrative of the Anonymous Portuguese (1874), p.31
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World – The Genoese Pilot’s Account of Magellan’s Voyage (1874), p.9
Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.11

[6] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.196

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.36 ; Charton p.292 ; Peillard p.127)
Barros, Décadas da Ásia (1563), Década Terceira, Parte Primera, Livro V, Capitulo X, p.647
Sir Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World, by Magellan – Narrative of the Anonymous Portuguese (1874), p.31
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.482

[8] Pour rappel, la legua nautica de l’époque valait 5 903 mètres ou 3,1876 milles marins d’aujourd’hui.

[9] Il s’agit là simplement de la distance la plus courte entre deux îles, et donc la plus proche des « 200 lieues » approximatives citées par les contemporains.

[10] Denucé, Magellan. La question des Moluques et la première circumnavigation du globe (1911), p.295

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