Consultation des officiers

 

Mercredi 21 novembre 1520
Détroit de Magellan (Chili)

En cette fin novembre, Fernão de Magalhães semble inquiet.
Certes il a fini par trouver la sortie vers le Pacifique, et par conséquent atteint le but qu’il s’était fixé : contourner le contient américain par le sud et trouver une route vers l’ouest pour les Moluques, les « îles aux épices ».
Mais les vaines recherches pour retrouver le San Antonio, qui a déserté lors de l’exploration du détroit, l’amènent à se poser des questions sur la suite du voyage. Les hommes sont éprouvés, les vivres à un niveau alarmant, et les navires ont beaucoup souffert des rudes conditions de navigation dans les mers australes.

C’est ainsi que lui, le capitán general, connu pour sa rudesse et son intransigeance, lui dont l’autorité est parfois jugée tyrannique, lui qui dès le début du voyage est entré en conflit avec ses capitaines de vaisseaux parce qu’il refusait de communiquer la route, le voilà qui à présent en vient à demander l’avis de ses officiers.

 

À cette fin, Magellan écrit un courrier à destination de la Victoria, où il s’adresse au capitaine Duarte Barbosa, son beau-frère, au pilote Andrés de San Martín, au Maître de Bord (Maestre) et au Maître d’équipage (Contramaestre). [1]
Il s’y présente comme un homme conciliant prêt à écouter l’opinion des autres. Il reconnaît également que les évènements qui se sont déroulés à San Julián les ont sans doute incités à se taire et à ne plus lui prodiguer aucun conseil de peur de représailles ; mais il leur rappelle que, ce faisant, ils trahissent leur empereur et roi, [2] mais également désobéissent au serment qu’ils ont fait à leur capitán general avant le départ. Il leur enjoint de lui répondre chacun par écrit et de lui exposer les éléments en faveur d’une poursuite du voyage ou au contraire d’un retour en Espagne. Ensuite lui-même rendra sa décision.
La missive est signée de Leon de Ezpeleta (notaire de la Trinidad) et datée du mercredi 21 novembre 1520. (Martín Méndez, notaire de la Victoria, en est notifié le jeudi 22).

Dans une réponse assez longue, Andrés de San Martín reconnaît qu’il est possible de poursuivre et de profiter de l’été ; passé janvier, les jours commenceront à trop raccourcir et, compte tenu des tempêtes qu’ils subissent déjà, il sera alors plus prudent de rentrer en Espagne.
Il propose d’explorer le détroit et ses alentours, mais déconseille d’aller plus loin vers le pôle sud, à cause des terribles conditions météorologiques, qui pourraient briser les navires. De même, si les navires sont encore en bon état (et notamment la Victoria [3] ) il recommande de ne pas chercher à rallier les Moluques via le cap de Bonne Espérance (comme Magellan l’avait proposé durant l’hivernage à Santa Cruz) car au-delà de la fatigue des hommes, les vivres sont en trop faible quantité et peinent déjà à subvenir aux besoins.
Enfin, il demande à ce que les navires s’arrêtent durant la nuit (qui dure quatre à cinq heures), afin que les équipages puissent dormir.

Le cosmologue indique donc de manière assez claire, quoiqu’indirecte, que Magellan doit oublier l’idée de rejoindre les Îles aux Épices. Qu’il peut, s’il le désire, explorer encore un peu, tout en ménageant ses hommes, mais qu’il faudra quoi qu’il arrive se résoudre à rentrer.
Il confirme aussi que le capitán general tire sur la corde et épuise ses marins. D’une certaine manière, le caractère obsessionnel et intransigeant du Portugais ressort à travers les mots de San Martín.

Magellan réceptionne les courriers auxquels il adresse plus tard une longue réponse argumentée où, comme on pouvait s’y attendre, il explique pourquoi ils doivent continuer.
Une fois les navires notifiés de sa décision, la flotte repart en direction de l’embouchure du détroit.

 

Si aucun des journaux de bord de l’armada ne fait mention de cet épisode, les faits sont connus grâce à des documents saisis et conservés par les Portugais lorsqu’ils arraisonnèrent la Trinidad aux Moluques, le 20 octobre 1522. Ceux-ci furent ensuite retranscrits par le chroniqueur portugais João de Barros dans ses Décades de l’Asie (Décadas da Ásia). [4]

On ignore cependant si Magellan a également écrit aux officiers de la Concepción.
Ceci serait logique, dans la mesure où João Serrão, le capitaine du navire, est un proche (même si son lien avec Magellan n’est pas clair encore aujourd’hui). À bord du navire se trouvent également l’expérimenté pilote João Lopes Carvalho, mais aussi le maestre Juan Sebastián Elkano ; si ce dernier a participé à la mutinerie de San Julián, il n’en demeure pas moins un marin expérimenté et qui a l’oreille de son équipage.
Il n’existe non plus aucune information sur le fait qu’il ait interrogé de la même manière les officiers de la Trinidad : dans la mesure où il se trouvait sur le navire amiral, il aurait très bien pu le faire oralement; mais il aurait aussi pu estimer qu’une réponse écrite de leur part aurait été moins embarrassante plutôt qu’un tête-à-tête. Mais de cela, nous ne savons rien.

 

Pourquoi Magellan a-t-il agi ainsi ? Était-il envahi par le doute, à tel point qu’il lui fallait l’avis de ses officiers ? Ou bien, en prévision de la suite du périple, voulait-il s’assurer de l’état d’esprit général ? Ou bien encore a-t-il uniquement voulu donner l’impression qu’il demandait les avis de chacun, afin de ne pas avoir l’air trop tyrannique, et s’attirer les bonnes grâces de ses compagnons de route ?
João de Barros le dit désemparé, mais aurait-il pu feindre le désarroi ? C’est en tout cas ce que pense Stefan Zweig (qui dresse pourtant un portrait élogieux de Magellan), arguant que cette concertation lui servira d’alibi, qu’en cas de malheur, il pourra prouver qu’il a sollicité leur opinion. [5]
On ne saura sans doute jamais vraiment ce qui trottait dans la tête du Portugais à ce moment-là.

 

 

Une autre version (ou une version parallèle) de cette histoire existe, narrée par le chroniqueur espagnol Antonio de Herrera y Tordesillas, [6] et relayée notamment par l’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete ou l’écrivain austro-hongrois Stefan Zweig. [7]
Magellan aurait réuni sur la Trinidad l’ensemble de ses officiers pour les consulter. Là, Estêvão Gomes aurait exprimé ses doutes sur le besoin de continuer alors qu’ils avaient trouvé le détroit. Les navires étaient en mauvais état et la quantité de vivres réduite. Il aurait demandé « Qu’allons-nous manger ? » (sabré comerme) et Magellan aurait répondu avec arrogance « le cuir des baguettes [???] (plutôt que de revenir en arrière) » (los cueros de baqueta, antes que retroceder). Sa décision prise, le capitán general aurait alors demandé à ses capitaines de navires de cacher à l’équipage la situation préoccupante des vivres. Magellan aurait en effet craint l’avis de Gomes, car il était connu pour être un excellent marin, et son avis aurait pu avoir un impact certain sur les équipages.
Comme le dit l’historien portugais José Maria de Queirós Veloso, cette réunion n’a vraisemblablement jamais eu lieu. [8] Elle est vraisemblablement née de l’imagination de Gomes qui, rentré en Espagne après avoir incité le San Antonio à se mutiner, aurait cherché à se justifier et même se donner le beau rôle (ce qui était compréhensible dans la mesure où la désertion était passible de la peine de mort). Retranscrite dans les procès verbaux de l’époque, elle a par le passé été considérée comme une vérité par certains auteurs.

 

 

Aperçu de l’embouchure   |   Entrée dans le Pacifique  >

 

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________

[1] Le maestre était à l’origine Antonio Salomón, qui fut exécuté lors de l’escale à Santa Lucía (Rio de Janeiro) le mardi 20 décembre 1519. Il n’est nulle part mentionné qui l’a remplacé à ce poste. Peut-être le contramaestre Miguel de Rodas a-t-il alors été promu, mais il n’est pas dit non plus qui l’aurait remplacé dans ce cas.

[2] Bien que son couronnement n’ait eu lieu que le 23 octobre 1520, Charles Ier d’Espagne avait été élu Empereur des Romains le 28 juin 1519, donc avant le départ de la flotte (20 septembre 1519).

[3] Il semble en effet que la Victoria ait été un navire très bien construit, et en très bon état lorsqu’il fut saisi en septembre 1518 par la Casa de Contratación. Ce n’est donc peut-être pas totalement un hasard s’il fut le seul à revenir de l’expédition.
Azpeitia de Diego, Los expedicionarios de Deba en la armada de Magallanes a la especiería, Revista Deba, nº103, UDA 2020 (citant Francisco Fernández González, Universidad Politécnica de Madrid)

[4] Barros, Décadas da Ásia (1563), Década Terceira, Parte Primera, Livro V, Capitulo IX, p.640-645

Sir Stanley of Alderly, Magellan’s Order ot the Day in the Strait (1874) : reproduction et traduction (incomplète) du courrier de Magellan et de la réponse de San Martín.
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.479

[5] Zweig, Magellan (1938), p.194 & p.196

[6] Via Queirós Veloso : Herrera, Historia General de los hechos de los castellanos en las islas y tierra firme del mar Ocêano, Dec II, Liv. IX, ch. XV

[7] Il est d’ailleurs étonnant de noter que Stefan Zweig raconte les deux passages, comme si les deux avaient eu lieu à peu de temps d’intervalle.
Zweig, Magellan (1938), p.188-189

[8] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.478 note 1

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