Désertion du San Antonio

 

Jeudi 8 novembre 1520
Détroit de Magellan (Chili)

Les quatre navires arrivent à une jonction entre deux bras de mer. Magellan envoie le San Antonio et la Concepción explorer l’embranchement sud-est tandis que lui-même part sud-ouest avec la Trinidad et la Victoria.

À ce moment-là, ils se trouvent vraisemblablement au nord de l’île Dawson (Isla Dawson). Le passage sud-est est le Paso Boquerón ; en l’empruntant, on peut apercevoir la baie Inutile (Bahía Inútil) à l’est et continuer plein sud dans le canal Whiteside. Celui-ci ne débouche que sur une multitude de fjords situés à l’intérieur de la Terre de Feu (Tierra del Fuego), dont le plus grand est le fjord Almirantazgo (Fiordo Almirantazgo) au sud-est.
Cet itinéraire constitue donc un cul-de-sac.

Carte - Chili Detroit Magellan -Secteur Central 1
Carte du secteur central du Détroit de Magellan – Embranchement sud-est

 

 

Lors de leur départ, Antonio Pigafetta note un fait troublant : le San Antonio s’élance à pleine toile et distance rapidement la Concepción, comme s’il ne voulait pas attendre cette dernière. [1] (Pour rappel, le San Antonio est le plus grand navire de la flotte ; bien que plus lourd car plus chargé, il possédait aussi de plus grandes voiles qui lui permettaient de mieux prendre le vent).

Ceci n’est pas anodin. Dès la première nuit, [2] Estêvão Gomes incite l’équipage du San Antonio à se mutiner. Àlvaro de Mezquita est mis aux fers, et Jerónimo Guerra désigné capitaine. [3] Le caraque fait demi-tour et rentre en Espagne avec une cinquantaine d’hommes à bord. [4]
La date de l’évènement est très incertaine. Certaines sources parlent du jeudi 8 décembre 1520, ce qui est plausible par rapport à la chronologie, mais demeure de la spéculation.

 

On trouve plusieurs versions de cet événement.

Selon le chroniqueur espagnol Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés, le San Antonio serait revenu d’une mission de reconnaissance de trois jours et n’aurait trouvé personne au point de rendez-vous ; après plusieurs jours d’attente, Mezquita aurait voulu partir à la recherche du reste de la flotte et l’équipage, mené par Gomes et Guerra, se serait mutiné. [5] Il est ici possible qu’Oviedo se soit basé sur les témoignages des mutins, qui ont eu tendance à minimiser ou justifier leur action, car la mutinerie était passible de la peine de mort à l’époque.
L’historien espagnol Eustaquio Fernández de Navarrete raconte peu ou prou la même chose. À l’issue des trois jours d’exploration, le San Antonio n’aurait pas retrouvé l’armada. Ceci aurait motivé Gomes et Guerra à organiser la mutinerie, au cours de laquelle Mezquita sera blessé à la jambe et à la main gauche. [6]

Selon le journal d’Antonio Pigafetta, Gomes aurait organisé et déclenché ce soulèvement dès la première nuit du départ en reconnaissance. [7] On peut ici se demander comment Pigafetta, qui n’était pas présent sur le navire, aurait eu connaissance de ces faits ; il y a tout lieu de penser qu’il s’agit de spéculations de sa part. [8]

Le journal de Ginés de Mafra donne lui un luxe de détails impressionnant.
Gomes aurait poussé l’équipage à se mutiner et à partir vers l’est, afin de profiter de vents favorables. Mezquita, qui se méfiait de Gomes, aurait demandé à deux hommes de confiance (qui ne sont pas nommés) de surveiller le pilote portugais pendant que lui-même se reposait dans sa cabine. Voyant qu’il ne suivait pas la direction prévue, les deux fidèles marins seraient allés prévenir leur capitaine. Celui-ci aurait vivement sermonné Gomes, qui n’aurait pas répondu et sorti un couteau avec lequel il aurait attaqué Mezquita, le blessant à la main. L’équipage prit ensuite les armes pour faire prisonnier Mezquita et le tuer, ainsi qu’une autre personne, juste dénommée « un portugués ». [9]
Ce récit est au moins partiellement faux puisqu’Àlvaro de Mezquita, bien vivant, témoignera à son procès lors du retour en Espagne. Quant au fameux Portugais, son identité est inconnue : il n’y en avait aucun sur le San Antonio, ni sur le Santiago (son équipage ayant été dispatché après le naufrage), à moins qu’il n’ait fait partie des Portugais clandestins de l’armada.
On peut juste s’interroger sur la façon dont il a eu connaissance des faits dans la mesure où lui se trouvait sur la Trinidad à ce moment-là et qu’il ne reviendra en Espagne qu’en 1527, après un long séjour dans des geôles portugaises.

Il est en tout cas certain que Magellan n’a pas vu venir la traîtrise ; autrement il aurait gardé l’homme près de lui pour le surveiller. Gomes étant portugais, il était considéré comme loyal au capitaine, qui l’avait justement choisi au départ comme pilote du vaisseau amiral, au regard de son expérience. De plus, avant le départ, Estêvão Gomes aurait confié ses économies à Diogo Barbosa, beau-père de Magellan et père de Duarte Barbosa. [10]

 

La Concepción, commandée par João Rodrigues Serrão, va chercher en vain le San Antonio avant d’être rejointe par les deux autres navires.

 

 

Couronnement de Charles Quint   |   Aperçu de l’embouchure  >

 

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[1] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.31 ; Cat p.208 ; Charton p.288)

[2] À noter que les nuits, en cette période estivale où sous une telle latitude, sont très courtes. Pigafetta mentionne que, courant octobre, il fait noir durant à peine trois heures. Maximilianus Transylvanus indique que courant novembre, elles sont d’à peine plus de cinq heures.
Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.33 ; Charton p.290)
Sir Stanley of Alderly, Letter of Maximilian, the Transylvan (1874)

[3] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.3 : « en la cual ha venido por capitán Jerónimo Guerra »

[4] L’historien espagnol Cristóbal Bernal précise qu’ils sont 55.
Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.2

[5] Fraile, Esteban Gómez, piloto de la casa de la contratación de las Indias (2017), p.4 (72) ; citant Medina, El portugués Esteban Gómez al servicio de España (1908), p.24-25

[6] Navarrete, Historia de Juan Sebastian del Cano (1872), p.50-51

[7] Fraile, Esteban Gómez, piloto de la casa de la contratación de las Indias (2017), p.4 (72) ; citant Pigafetta, Primer viaje alrededor del mundo (1985), p73

[8] José Maria de Queirós Veloso raconte la même chose, mais il est possible qu’il ait brodé à partir du récit de Pigafetta.
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.480

[9] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.194-195

[10] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.480-481

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