Couronnement de Charles Quint

 

Mardi 23 octobre 1520
Aix-la-Chapelle (Aachen, Allemagne)

L’Histoire offre parfois de curieuses coïncidences.

Tandis que l’Armada para el descubrimiento de la especería commandée par Magellan découvrait enfin le détroit qui portera son nom, Carlos Ier d’Espagne, instigateur de l’expédition, se voyait couronné Empereur des Romains, devenant ainsi le célèbre Charles Quint.

 

Suite au décès de l’empereur Maximilien Ier d’Autriche (né Maximilian von Habsburg), qui s’était autoproclamé empereur le 4 février 1508 avec l’autorisation du pape Jules II (qui souhaitait son appui militaire contre la République de Venise), la succession au trône est ouverte.

Le titre est prestigieux pour celui qui le porte, mais n’offre dans la pratique qu’un pouvoir très limité : l’empereur ne possède aucun domaine, ne peut lever d’impôt ni toucher de tribut. Il ne peut faire loi ; mais toute loi éditée au sein de l’empire doit porter le sceau de l’empereur. Il ne peut créer de nouvel État, ni priver l’un d’eux de ses prérogatives. Il ne peut faire ni guerre, ni paix, ni contracter aucune alliance, sans le consentement de l’Empire (et l’armée dont il pourrait bénéficier est inadaptée à la guerre moderne et considérée comme ingérable au regard des divergences entre États).
Si les empereurs ont prétendu avoir le droit de faire des rois, une boutade dit que « ce ne seroit pas le moindre de ses droits, s’il avoit encore celui de donner des royaumes ». [1]

Le Saint-Empire romain (germanique) est à l’époque constitué d’une myriade de petits États et Cités-États, qui s’étendent sur les actuels Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Suisse, Slovénie, Tchéquie, et des parties de la Belgique, France, Italie, Autriche et Pologne. [2] Le terme « Saint-Empire romain de la nation allemande » est employé officiellement pour la première fois en 1512 par l’empereur Maximilien Ier.

 

Le trône ne se transmet pas de manière héréditaire, mais par l’élection du souverain (même si, dans les faits, on note au cours de l’Histoire des successions dynastiques).

Sept princes-électeurs doivent ainsi se réunir et voter. Trois appartiennent au clergé (les archevêques de Mayence, Cologne et Trèves) et quatre sont laïcs (le roi de Bohême, le comte palatin du Rhin, le duc de Saxe et le margrave de Brandebourg).
En sa qualité d’archichancelier de l’Empire, l’archevêque de Mayence doit convoquer l’assemblée électorale dans les trente jours suivant la mort de l’empereur, et les inviter à se réunir à Francfort-sur-le-Main (Frankfurt am Main). L’élection peut se faire à l’unanimité ou à la majorité. Une étonnante mesure s’applique dans le cas où les électeurs ne voteraient pas assez vite : au bout de trente jours, ils sont mis au pain et à l’eau. Cela peut sembler étrange dans la mesure où les votants sont en nombre impair ; mais l’élection n’a en réalité rien de démocratique.
Le pape avait, si l’on en croit l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert, l’habitude d’envoyer un nonce pour participer à l’élection, mais celui-ci n’était guère considéré et sa présence n’avait aucune incidence sur le vote.
À l’issue du vote, le nouvel empereur se faisait couronner à Aix-la-Chappelle, puis en Lombardie (Milan, Monza, Pavie ou Modène) comme « roi de Lombardie », et enfin à Rome comme « Roi des Romains » (ce que l’on appelle « L’expédition romaine »). [3]

 

 

Carlos est un candidat naturel au poste, dans la mesure où il est le petit-fils de Maximilian.
Ses adversaires sont François Ier (né François d’Angoulême), roi de France, et Henry VIII (né Henry Tudor), roi d’Angleterre. [4]

Dans les faits, l’élection va se résumer à un duel entre Carlos et François, même si aucun ne semble privilégié de prime abord. Car bien que descendant direct des Habsbourg, Carlos a grandi aux Pays-Bas espagnols, avant de vivre en Espagne après son couronnement ; de plus il parle surtout français (la langue de la cour) et très peu allemand. Ainsi, au même titre que François Ier, il est considéré comme un étranger (tous les princes-électeurs sont d’origine germanique).

Le pape Leo X (Léon X, né Giovanni di Lorenzo de Medici) souhaite éviter que l’un comme l’autre accède au trône, estimant que cela serait dangereux pour les États pontificaux. Il intrigue pour faire élire Friedrich III. der Weise (« le sage ») (né Friedrich von Wettin), duc de Saxe, alors que celui-ci est pourtant l’un des princes-électeurs. En s’alliant à François Ier, il aurait de grandes chances d’être élu. Mais Friedrich va refuser et soutenir Carlos, car celui-ci lui a promis de donner plus de pouvoir aux princes une fois élu.

L’élection en elle-même n’a rien de démocratique au sens contemporain du terme : l’emportera celui qui parviendra à « acheter » le plus de princes-électeurs (par des dons pécuniaires ou l’octroi de territoires ou prérogatives étendues, ou tout autre avantage en nature).
François bénéficie du soutien financier des Médicis et des Italiens de Lyon ; Carlos s’appuie lui sur les Fugger et les Welser, de riches banquiers d’Augsburg, ainsi que sur l’or qui commence à arriver des possessions américaines. Les deux grandes familles souabes émettent d’ailleurs des lettres de change payables « après l’élection » et « pourvu que soit élu Charles d’Espagne ».
On estime que Carlos va dépenser deux tonnes d’or, soit un quintal de plus que son adversaire.
Jacob Fugger aurait notamment payé quelques 850 000 florins ; en retour, sa famille est anoblie et reçoit des droits souverains sur ses terres, notamment celui de pouvoir frapper de la monnaie. [5]

En prévision de l’élection, François n’a pas chômé, puisqu’en 1518, il a déjà récupéré les votes de Trèves, Mayence, Brandebourg et du Palatinat. C’est sans doute ce qui pousse cette année-là Maximilien à proposer que son petit-fils Charles soit élu avant sa mort. Dès lors, Brandeburg, Mayence et le Palatinat retournent leurs vestes en faveur des Habsbourg, rejoignant Cologne et la Bohême.
Mais la mort de l’empereur le 12 janvier 1519 rebat complètement les cartes, même si Carlos peut toujours compter sur le soutien de la Bohême, dont le souverain Louis II Jagellon est marié à sa sœur cadette, María.

Le vote se fait dans un ordre précis (Trèves, Cologne, Bohême, Palatinat, Saxe,Brandebourg, Mayence) et, surtout, n’est pas secret.
Ainsi Joachim Ier Nestor de Brandebourg (Joachim I. Nestor von Brandenburg) aurait promis de voter pour François Ier si deux princes-électeurs avaient déjà voté pour lui, et si l’archevêque de Mayence (qui n’était autre que son frère Albert de Brandebourg) faisait de même. [6]

Si l’on ignore globalement ce qui s’est passé durant la nuit du 27 au 28 juin 1519, le résultat est qu’au matin, Carlos est élu à l’unanimité. Même si Albert de Brandebourg tint à ce qu’un acte notarié précise qu’il n’avait pas voté en toute liberté.
Peut-être le fait que Marguerite d’Autriche, la tante de Carlos, ait entouré la ville avec une armée de la ligue Souabe a pu en quelque sorte influencer les électeurs.
Ceux-ci ont également pu estimer que le souverain espagnol disposait déjà d’un territoire suffisamment grand à gérer (l’Espagne, les Pays-Bas, mais aussi désormais l’Amérique) et qu’il se préoccuperait très peu de ce qui pouvait se passer au sein des États du Saint Empire.

 

 

Ainsi, le 28 juin 1519, Carlos Ier d’Espagne est élu « Roi des Romains » sous le titre de Charles V (Karl V).
Il est à noter que Carlos ne se déplaça même pas pour l’élection, préférant rester en Espagne pour gérer ses affaires.
(On rappellera également ici que Maximilien est décédé depuis le 12 janvier 1519, et qu’en théorie, la bulle papale (Bulle d’or) impose que l’assemblée se réunisse dans les 30 jours pour procéder à l’élection).

 

Il conserve ce titre, équivalent à celui d’un prince héritier, durant plus d’une année.
Ce n’est que le 23 octobre 1520, au moment où Fernão de Magalhães entrait dans le Détroit de Tous les Saints pour contourner le continent américain, que Charles de Habsbourg était enfin couronné empereur à Aix-la-Chapelle, comme le veut la tradition. Tradition dont il sera le dernier héritier puisque plus aucun empereur ne sera par la suite couronné à Aix-la-Chapelle. Depuis 1508 déjà, et en accord avec la papauté, l’élection seule était suffisante pour l’utilisation du titre impérial.

La date exacte du couronnement varie suivant les sources.
Le Larousse, la revue L’Histoire, ainsi que les pages Wikipedia FR / ES de Charles Quint, indiquent le « 23 octobre 1520 ».
Les pages Wikipedia EN de Charles V, et FR / EN de l’élection de 1519, indiquent le « 26 octobre 1520 ».
L’Encyclopedia Britannica « résout » elle la question en indiquant juste « October 1520 ».
Cependant, la ville d’Aix-la-Chapelle, en partenariat avec le Centre Charlemagne, organise des festivités pour le cinquième centenaire du couronnement et celles-ci débutent le 23 octobre 2020. [7] On peut donc considérer cette source comme faisant autorité et la date du 23 comme fiable.

 

 

Le sacre religieux de Carlos attendra lui dix ans, car il est en conflit ouvert avec la papauté.
Clemens VII (Clément VII, né Giulio di Giuliano de’ Medici), qui a pris la succession de Leo X le 26 novembre 1523, s’inquiète de la puissance grandissante du souverain impérial, surtout depuis qu’il a vaincu et fait prisonnier François Ier à Pavie (24 février 1525).
Il forme alors la Ligue de Cognac avec la France, Florence (la ville des Médicis), la République de Venise, le Duché de Milan et l’Angleterre. À peine deux mois plus tard, Charles Quint envoie une armée faire le siège de Milan ; mais l’armée de la Ligue, rongée par les maladies et à court d’argent pour payer les soldats, ne peut intervenir. En septembre 1526, le pape signe une trêve avec l’empereur.
Mais au printemps 1527, l’armée impériale n’est plus payée. Leur commandant, Charles III de Bourbon, décide d’attaquer Rome et la ville est prise le 6 mai 1527, avant d’être totalement mise à sac (même les lieux de culte et les habitations des partisans de Charles Quint sont pillés). Le pape se réfugie au Castel Sant’Angelo (Château de Saint-Ange), qui est assiégé durant trois semaines. (C’est à cette période que Clément se laisse pousser la barbe, et que tous ses successeurs feront de même durant deux siècles). Le pape finit par payer une rançon et signer une capitulation où il accepte de ne plus se dresser contre l’empereur.
À Florence, des républicains ont profité de l’agitation qui règne en Italie pour chasser les Médicis et instaurer une République.
La nouvelle défaite du roi de France en 1528 pousse Clément VII à négocier avec Charles Quint. Il lui reconnaît la souveraineté sur le Royaume de Naples et le duché de Milan ; en échange, l’empereur consent à aider les Médicis à renverser la république et reprendre Florence. Ce qui advient le 10 août 1530 après plusieurs mois de siège.

C’est ainsi que Clément VII sacre définitivement Charles Quint « Empereur des Romains » le 24 février 1530 en la basilique de San Petronio de Bologne. (Il avait auparavant été fait « Roi d’Italie » le 22 février).
Il s’agira du dernier couronnement papal de l’histoire impériale.

Charles Quint - Couronnement à Bologne (Gaspar Crayer)
Couronnement de Charles Quint à Bologne (Gaspar Crayer (XVIIe siècle) – Musée Ingres-Bourdelle)

 

 

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[1] Pour plus de détails, se reporter à l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert, section « Empereur » (numérisée et en ligne).

[2] Voir par exemple cette carte de 1547

[3] Encyclopédie Diderot-D’Alembert, section « Empereur »

[4] Une source cite également Georg der Bärtige, « Le barbu » (né Georg von Wettin), duc de Saxe, mais cela reste sujet à caution.

[5] Schick, Un grand homme d’affaires au début du XVIe siècle : Jacob Fugger (1957)

[6] Velde, Heraldica (2013)

[7] https://duerer2020.de/en/exhibitions/centre-charlemagne-2/

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