Rencontre avec les Patagons

 

Courant juin ou juillet 1520
Puerto San Julián (Argentine)

S’il ne fait aucun doute que l’expédition de Fernão de Magalhães a croisé des autochtones sur la côte argentine, le moment et les circonstances varient du tout au tout suivant les sources, si bien qu’il est très difficile de démêler les fils de l’histoire.

 

 

Concernant la chronologie, elle s’étale de fin mars à fin août car les textes laissent souvent place à l’interprétation.
Dans le récit de Maximilianus Transylvanus, basé sur les témoignages des survivants de l’expédition, cette rencontre aurait eu lieu très peu de temps après l’arrivée à San Julián. Le texte n’est pas précis au niveau des dates, mais laisse à penser que cela se déroule même le 31 mars 1520, jour de leur arrivée. [1]
Pour Jules Verne, la première rencontre a lieu deux mois après leur arrivée à San Julián (31/03/1520) ; donc début ou courant juin. [2] Il reprend ici les mots d’Antonio Pigafetta qui indique qu’ils n’ont vu personne durant les deux premiers mois d’hivernage. [3]
Pour José Maria de Queirós Veloso, elle se déroule deux mois après le naufrage du Santiago (22/05/1520) ; donc vers fin juillet. [4]
Selon Stefan Zweig, ils aperçoivent une silhouette durant les premiers signes du printemps, à l’issue de quatre mois d’hivernage à San Julián. Ce qui amène à la toute fin juillet, voire début août. [5]
Ginés de Mafra narre lui la découverte du camp indigène après qu’un convoi d’hommes s’était rendu à Santa Cruz pour porter secours aux naufragés, donc pas avant la mi-juin. Il précise aussi que, durant les deux mois qu’ils passent à San Julián, ils ne voient personne et que c’est au moment de partir qu’ils aperçoivent des feux de camp dans les terres. Ce qui semble correspondre à deux évènements différents. Il évoque ici probablement le départ de la flotte pour Santa Cruz, qui a lieu fin août 1520 (24/08/1520) ; mais si ce laps de temps est calculé à partir du sauvetage des naufragés,  la rencontre se serait déroulée fin juillet/début août 1520. [6]
Ginés de Mafra fournit un autre élément, quoiqu’un peu obscur : les Indiens (Patagons) auraient blessé à l’aine « un barrasa », qui serait mort plus tard. Il parle ici vraisemblablement de Diego Sánchez Barrasa (supplétif de la Concepción), décédé le 29 juillet 1520. [7] Les marins auraient donc croisé les Patagons avant cette date.

À partir de ces nombreux éléments, il est raisonnable de penser que les premières rencontres avec les Patagons ont eu lieu entre la mi-juin et la mi-juillet 1520.

 

 

Concernant la nature de la ou des rencontres, les récits sont là aussi totalement divergents, y compris dans les journaux d’époque. Une des explications serait que tous ces épisodes ont bien eu lieu, mais que les différents narrateurs ne les ont pas vécu ou simplement pas couché par écrit. Mais il demeure très difficile de démêler la vérité.

Selon le récit de Ginés de Mafra, un soir, un homme de quart (son nom n’est pas précisé) aperçoit des feux dans les terres. Magellan envoie des hommes sur place dans le but de récupérer de la viande fraîche ; il semble qu’il aurait donné consigne de ne pas faire de mal aux indigènes. Le groupe (composé apparemment de sept hommes) découvre des huttes recouvertes de peaux ; les marins encerclent le campement et les indigènes ne fuient pas. Ils se montrent au contraire amicaux et effectuent du troc avec les visiteurs.
À leur retour à la flotte, ils décrivent les indigènes mais s’attirent le courroux de Magellan qui voudrait un spécimen. Ils les renvoient au campement, avec deux hommes supplémentaires ; mais sur place, ils découvrent que les Patagons ont profité de leur absence pour fuir. En suivant les traces dans la neige, ils arrivent en fin d’après-midi à un autre campement, où les autochtones s’enfuient de nouveau, non sans avoir blessé l’un des marins. (Il s’agit ici vraisemblablement de Diego Sánchez Barrasa). Jugeant qu’ils se trouvent déjà suffisamment loin des navires et que le jour touche à sa fin, ils passent la nuit dans le campement indigène déserté, se nourrissant de viande séchée ou qu’ils chassent.
Revenus aux navires, ils informent leur capitán general de la mort de l’un d’eux. Magellan envoie alors une trentaine d’hommes dans les terres pour aller enterrer le défunt, mais aussi tuer tous ceux qu’ils croiseront. Mais après huit jours d’exploration, le groupe revient sans avoir rencontré personne. [15]

Transylvanus propose une autre version de la découverte du campement. Deux navires avaient été envoyés en exploration dans la baie de San Julián ; à leur retour deux jours plus tard, ils racontent avoir aperçu des autochtones particulièrement grands en train de ramasser des fruits de mer. Les Européens ont alors accosté pour échanger des clochettes et des images (possiblement contre des vivres, même si cela n’est pas précisé) ; les indigènes vont alors danser et chanter, mais également s’insérer des flèches à l’intérieur de la gorge, sans doute pour impressionner les visiteurs. Par gestes, ils leur proposent de les suivre à l’intérieur des terres.
Magellan envoie sept hommes armés qui, à environ une dizaine de kilomètres, découvre des huttes dans une large forêt. Le groupe d’Indiens compte cinq hommes et treize femmes et enfants, répartis dans deux huttes. Après avoir dîné de viande rôtie, les marins passent la nuit sur place (tout en prenant soin d’organiser des tours de garde).
Au matin, les Espagnols tentent de convaincre les indigènes de venir avec eux aux navires. Ceux-ci ne semblent pas intéressés. Mais un moment, l’un entre dans une hutte et en ressort le visage peint, portant d’horribles peaux de bêtes et équipé d’un arc et de flèches. Persuadés qu’un conflit est sur le point de débuter, les marins tirent un coup de semonce qui effraie les Patagons ; trois d’entre eux acceptent de suivre les visiteurs. Mais sur le chemin, deux s’échappent en prétextant poursuivre un animal (car les Espagnols s’avèrent incapable de suivre leur rythme, que ce soit en marchant ou en courant). Le dernier est accueilli au sein de la flotte, mais refuse toute nourriture et finit par mourir au bout de quelques jours (Transylvanus indique qu’il s’agirait d’une coutume indienne liée au mal du pays).
Magellan décide de renvoyer une nouvelle expédition pour capturer des Patagons. Lorsqu’elle arrive au camp, celui-ci est vide (car le peuple est vraisemblablement nomade). Et de tout leur séjour à San Julián, les Européens ne verront plus personne. [8]

 

Une histoire complètement différente est proposée par Antonio Pigafetta. [9]
Les explorateurs aperçurent un jour un homme de haute stature qui dansait sur la plage tout en se jetant de la poussière sur la tête. Magellan envoya un homme avec consigne d’imiter ses gestes, en signe d’amitié. L’autochtone se laissa conduire jusqu’à une petite île où se trouvait Magellan et Pigafetta, ainsi que plusieurs autres hommes. (Il n’existe pas d’île dans la baie de San Julián, mais peut-être le Lombard fait-il allusion à un banc de sable particulièrement important). On lui offrit à manger et à boire (en grande quantité, puis on lui offrit des bibelots qu’il accepta, à l’exception d’un grand miroir qui provoqua chez lui une terrible peur. Ensuite, il fut raccompagné à terre par quatre hommes armés. L’un de ses compagnons, l’apercevant sain et sauf, s’en alla chercher le reste de la tribu. Ceux-ci dansèrent pour les nouveaux venus et pointèrent le ciel, comme pour indiquer la provenance des explorateurs. Les indigènes montrèrent également aux Européens comment ils chassaient les animaux locaux.
Six jours plus tard, un nouveau géant apparut et se laissa lui aussi conduire sur l’île, où l’expédition avait construit une maison abritant une forge et une sorte de magasin. Le Patagon demeura plusieurs jours avec eux, apprenant au passage des prières chrétiennes. Ils finirent par le baptiser et le nommer Jean, et le vêtirent à l’européenne. Jean partit retrouver les siens avant de revenir le lendemain avec la dépouille d’un animal comme présent. On lui offrit des bibelots en échange et dans l’espoir qu’il en ramène d’autres. Mais jamais il ne revint, et Pigafetta pense qu’il fut tué par ses congénères pour s’être trop lié aux visiteurs.
Quinze jours plus tard, quatre indigènes apparurent. Magellan voulut retenir les deux plus jeunes et mieux faits pour les ramener en Espagne. [10] Il usa alors d’une ruse : on leur offrit moult présents et lorsqu’ils eurent les bras chargés, on leur donna des anneaux de fer, qu’ils ne pouvaient transporter ; on leur proposa alors de les leur passer aux chevilles. Ainsi se retrouvèrent-ils enchaînés. Mais le capitan general désirait ramener également des femmes, et les deux autres Patagons furent capturés et contraint d’emmener jusqu’à leur campement un détachement de neuf hommes, avec à leur tête João Carvalho. En route, l’un des deux s’échappa et prévint le camp de ce qui s’était passé. Arrivé sur place, les indigènes ne dirent rien, bien que le prisonnier ait la tête ensanglanté d’un coup reçu pour le calmer. Carvalho décida de passer la nuit sur place. Ce n’est qu’au matin qu’après avoir parlé entre eux, les Patagons prirent la poudre d’escampette en laissant tout derrière eux. En tentant de les retenir, l’un des marins fut mortellement blessé à la cuisse par une flèche empoisonnée (Il s’agit ici vraisemblablement de Diego Sánchez Barrasa). Il fut enterré sur place et le camp indigène incendié.

Cet épisode est narré de manière assez proche par Jules Verne et Stefan Zweig.

Le journal de Francisco Albo, très succinct sur la période d’hivernage, indique juste qu’ils ont rencontré beaucoup d’indiens. [13]

 

Comme on peut le voir, si les différents éléments se retrouvent dans les récits des uns et des autres, aucun ne peut être considéré comme rapportant de manière exacte la réalité des évènements.

 

 

C’est Magellan qui nomme les indigènes « Patagons », à cause de leurs larges chaussures de peau, qui leur faisaient de grands pieds. [14]
Ces amérindiens appartenaient vraisemblablement au peuple Tehuelches, localisé sur toute la pointe sud de l’Amérique, entre le río Negro et la Terre de Feu.

 

 

Sauvetage des marins du Santiago   |   Suite de l’hivernage à Santa Cruz  >

 

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[1] Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World, by Magellan – A Letter of Maximilianus Transylvanus (1874)

[2] « Puis, on s’arrêta, par 49° 30′, dans un beau port où Magellan résolut d’hiverner et qui reçut le nom de baie Saint-Julien. Depuis deux mois, les Espagnols se trouvaient en cet endroit, lorsqu’ils aperçurent, un jour, un homme qui leur parut d’une taille gigantesque ».
Verne, Les grands voyages et les grands voyageurs. Découverte de la terre – Chapitre II : Premier voyage autour du monde (1878), p.306

[3] Pigafetta, Primer viaje alrededor del globo (Civiliter p.21, Charton p.279, Peillard p.109)

[4] « Le Santiago avait été mis en pièces. (…). Deux mois avaient passé (…) ».
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939, T.14), p.477

[5] Zweig, Magellan (1938), p.173-174

[6] « (…) en dos meses que esta armada estubo en este rio de Sant Julián sin ver gente, al cabo dellos ya que se querían partir, una noche el que velaba dixo que parescian unos fuegos en tierra (…) ».
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.191

[7] « (…) hirieron los Indios a un barrasa por la verija de que luego murió (…) ».
Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.191

[8] Stanley of Alderley, The First Voyage Round the World, by Magellan – A Letter of Maximilianus Transylvanus (1874)

[9] Pigafetta, Primer viaje alrededor del globo (Civiliter p.21, Charton p.279-280, Peillard p.109)

[10] Stefan Zweig indique que Magalhães, comme tous les explorateurs espagnols, a consigne de la Casa de Contratación de capturer des spécimens.
Zweig, Magellan (1938), p.175

[13] Bernal, Derrotero de Francisco Albo (2015), p.9

[14] Édouard Charton, patago signifie « qui a de grands pieds » et peut s’appliquer à des gens mal chaussés.
Charton, Voyageurs anciens et modernes – T.3 : Voyageurs modernes, quinzième siècle et commencement du seizième – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.280 note 1

[15] Ginés de Mafra, Libro que trata del descubrimiento del Estrecho de Magallanes (1542), p.191-192

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