Nouvelles tensions entre Magellan et Cartagena

 

Mercredi 5 octobre 1519
Côte africaine

Après avoir navigué un temps vers le sud-ouest, la flotte oblique plein sud [1] afin de longer au plus près la côte africaine [2], et ainsi passer à l’est du Cap-Vert, fief portugais.
Comme prévu, la Trinidad navigue en tête et les autres navires doivent se contenter de la suivre.

Cartagena, qui n’accepte pas la situation, fait approcher le San Antonio du vaisseau amiral et interpelle le pilote, Estêvão Gomes, au sujet du changement de direction, duquel il n’a pas été informé. Il ne comprend pas pourquoi ils ne prennent pas une route plus directe, vers l’ouest, et au contraire se rapprochent de l’Afrique. Gomes l’envoie paître : les questions de navigation ne le regardent pas ; il doit se contenter de suivre le pavillon le jour et le fanal la nuit. [3]
En réalité, Cartagena, qui ne connaît rien aux choses de la mer, ne fait que répéter les interrogations de ses propres pilotes, Andrés de San Martín (pilote en chef de la flotte) et Juan Rodríguez de Mafra, tous deux très expérimentés. [4] Gomes ne devait pas l’ignorer, raison pour laquelle il renvoya Cartagena sans ménagement, ce qui dut un peu plus agacer le veedor.
(Il est peut-être utile de préciser qu’à ce moment-là, Gomes ne fait vraisemblablement que répéter ce que lui a dit Magellan, car il est peu probable qu’un simple pilote se soit permis de débouter sèchement le représentant direct du roi).

Si Magellan a choisi cette route, c’est a priori pour éviter de croiser des navires portugais qui seraient lancés à sa poursuite, et qui surveilleraient une route plus directe. [5] Sans doute cherchait-il également des vents favorables à la traversée de l’océan. [6] Il est à noter enfin qu’entre les Turtle Islands (Bonthe District, Southern Province, Sierra Leone) et Touros (état du Rio Grande do Norte, Brésil), la distance entre les deux masses continentales est l’une des plus courte : moins de 2 900 km (2 868). [7]

 

Le long de la côte guinéenne, à une latitude de 14°N [8], l’expédition se trouve encalminée durant une quinzaine de jours [9], probablement au niveau du « Pot au noir », une zone anticyclonique située de part et d’autre de l’équateur.
Ainsi alternent les jours de calme plat et de violente tempête.
Les équipages profitent des instants de calme pour pêcher des requins (tiburones). [10]
La violence du grain oblige lui à réduire considérablement ou affaler complètement la voilure. [11] Les marins observent à certaines occasions des feux de Saint-Elme, qu’ils considèrent comme de bons présages. Pigafetta écrit que ce sont même eux qui les ont sauvés d’un possible chavirage. [12]
Cette situation dure une soixantaine de jours selon le Lombard (ce qui est peut-être exagéré, car cela nous amènerait jusque début/mi-décembre, alors qu’à cette période, ils ont déjà atteint le Brésil), a priori jusqu’au passage de l’équateur. [13]

Carte_Afrique_Paralleles-Equateur
Carte de l’Afrique les 14e et 8e parallèles, ainsi que l’équateur

 

C’est vraisemblablement durant un moment de calme, et en vue de la montagne Serra Leoa (Sierra Leone) [14], que la situation s’envenime réellement entre l’Espagnol et le Portugais.

 

 

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________

[1] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.468

[2] Pigafetta indique qu’ils longent la Guinée et l’Ethiopie (Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13 « costa de Guinea » ; Peillard, p.101 « Guinea ou Ethiopia »)
Depuis l’antiquité, le terme « Ethiopia » désignait le pays des « gens au visage brûlé », soit toute l’Afrique noire (partie située sous l’Égypte)  (Peillard p.308 note 23)

[3] Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.275
Via Wikipédia :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.86

[4] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.468

[5] Via Wikipédia :
– Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003), p.91

[6] Favier, Les grandes découvertes – D’Alexandre à Magellan (1991) – via Milkipress

[7] Pour la partie africaine, il est parfois cité Kabrousse (Zinguichor, Sénégal – 2 847 km), mais le réel point le plus proche de l’Amérique est la Ilha de Unhocomo, dans l’Archipel des Bijagos (Bolama-Bijagos, Guinée-Bissau – 2 791 km)

[8] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13 ; Peillard p.101)
Cela situe la flotte approximativement au sud d’une ligne entre le Cap-Vert et Dakar (Sénégal).

[9] Bernal, Sucesos desafortunados de la Expedición (2015), p.3
Zweig, Magellan (1976), p.138
Verne parle d’une vingtaine de jours (p.302)

[10] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13 ; Peillard, p.101)
Il indique que leur chair ne vaut rien à manger lorsqu’ils sont grands, et ne vaut guère mieux quand ils sont petits. La majorité des espèces de requin n’est pas comestible. Seules quelques espèces de petite taille, comme la roussette, peuvent être cuisinées ; on les désigne sous le terme de « saumonettes ».

[11] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13-14 ; Peillard p.101-102)
Zweig, Magellan (1976), p.138
Via Wikipédia :
– Bergreen, Over the Edge of the World: Magellan’s Terrifying Circumnavigation of the Globe (2003), p.88-89
Pour ceux que la navigation sous gréement carré intéresserait, je recommande la page Wikipédia afférente, très complète. Le Santiago, qui était une caravelle, possédait lui des voiles latines, qui lui permettait de remonter au vent (chose impossible avec des voiles carrées), mais le rendait très instable en cas de tempête. C’est sans doute pour cela que Magellan l’utilisa pour faire de la reconnaissance, mais aussi pour cela qu’il sombra lors d’une tempête dans la baie de Santa Cruz en mai 1520.
Raison pour laquelle Christophe Colomb, dès son premier voyage de 1492, avait fait équiper ses deux caravelles (Pinta et Niña) de voiles carrées lors d’une escale aux Canaries.

[12] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13)
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.276

[13] Une source, que je ne parviens pas à retrouver, indique que Magellan fait rationner les vivres durant cette période, car la flotte est déjà retardée dans son voyage. Cela provoque le mécontentement des équipages qui est déjà rationné alors qu’il n’a quitté l’Espagne que depuis un mois, ce qui ne présage rien de bon.

[14] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13)
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.275

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