Escale aux Canaries pour avitaillement

 

Jeudi 29 septembre 1519
Tenerife, Canaries, Espagne

La flotte effectue un arrêt aux Canaries, territoire espagnol, pour un dernier avitaillement. On charge de la poix, qui sert au colmatage de la coque, du bois et surtout des légumes frais et de l’eau potable (et peut-être du poisson frais). [1]

 

La date d’arrivée est incertaine.
D’abord parce que Pigafetta s’est régulièrement trompé dans les dates, ce qui est ici le cas puisqu’il indique le 16 septembre alors que la flotte n’a quitté Sanlúcar de Barrameda que le 20 ; il pourrait, par déduction, s’agir du 26. [2]
Cependant, le « Routier du pilote génois » (dont l’auteur serait Leone Pancaldo ou Giovanni Battista da Ponzoroni), ainsi que le chroniqueur royal Antonio de Herrera y Tordesillas (1601) indiquent le 29 septembre. [3]
Le journal de Francisco Albo ne débute lui que le 29 novembre, et n’est donc d’aucune aide. Navarrete, quant à lui, indique un départ de Sanlúcar le 27 septembre. [4]

Le lieu exact est un port nommé Monte-Rosso ou Monterose [5], qui semble renvoyer à la Montaña Roja, un volcan de l’île de Tenerife. Une réserve naturelle située au sud de l’île porte aujourd’hui ce nom.

Canaries_Tenerife_Montana-Roja_2005
Montaña Roja ©Jose Mesa, 2005 (CC BY-SA 2.0)
Canaries_Tenerife_Montana-Roja_depuis-El-Medano_2014
Montaña Roja, vue depuis El Médano ©Ronny Siegel, 2014 (CC BY 4.0)

Suivant d’autres sources [6], la flotte aurait d’abord avitaillé à Tenerife (l’actuelle Santa Cruz ?) avant de mouiller au Monte-Rosso (toujours sur l’île de Tenerife) pour attendre une caravelle venue d’Espagne (voir plus loin).

Pigafetta s’interroge sur l’une de ces îles où, paraît-il, il ne pleuvrait jamais et la seule source d’eau potable proviendrait d’un arbre mystérieux dont les feuilles distillent les gouttelettes en suspension dans la brume ou les nuages. [7] Son existence est longtemps demeurée un sujet de débat, mais le nombre de témoignages fiables atteste de sa réalité. Il s’agit du Garoé, une sorte de tilleul, qui poussait sur l’île d’El Hierro. Il s’affiche encore aujourd’hui sur les armoiries de l’île.

 

 

Samedi 1er octobre 1519
Tenerife, Canaries, Espagne

Ce samedi, des mouvements ont lieu au sein de l’équipage.
Lázaro de Torres (supplétif, Trinidad) est débarqué, sans que l’on sache s’il a été exclu ou s’il a simplement décidé de jeter l’éponge. Il est remplacé à bord du même navire par Hernán López. [8]
Trois autres hommes embarquent pour l’aventure : Blas Alfonso (supplétif, Concepción), [9] Andrés Blanco (mousse, Santiago) [10] et Maestre Pedro (supplétif, Santiago). [11]

 

 

Lundi 3 octobre 1519
Tenerife, Canaries, Espagne

Peu avant le départ (ou après, si l’on en croît notamment Antonio de Herrera y Tordesillas [12]) arrive une caravelle en provenance d’Espagne. [13] Elle est porteuse d’un message de Diego Barbosa, qui le met en garde contre les capitaines espagnols.
Diego (ou Diogo) Barbosa est l’alcade (alcalde) de l’arsenal de Séville, un haut-fonctionnaire en charge de l’administration. [14] Surtout, il est le beau-père de Magellan, et son propre fils, Duarte Barbosa, est également du voyage, comme supplétif sur la Trinidad. Il a donc toutes les raisons de mettre le Portugais en garde contre une possible mutinerie.

Si la teneur exacte du message n’est pas connue, Stefan Zweig dit clairement qu’il existe un complot contre Magellan. L’historien portugais Gaspar Correia est plus précis : avant de partir, les capitaines espagnols auraient déclaré à leurs familles et amis qu’ils n’hésiteraient pas à se soulever et tuer Magellan s’il les malmenait ; informé, Diego Barbosa aurait répondu, par écrit, que Magellan ne donnerait aux capitaines aucune raison d’agir ainsi. [15]
Cette version est crédible, dans la mesure où le récit des évènements ainsi que les témoignages des survivants montrent que le capitaine portugais a justement donné aux Espagnols des raisons de se soulever (irrespect, obstination, signes de possible incompétence).
Toujours est-il qu’il semble évident que Magellan n’ait pas attendu cet avertissement pour se méfier des espagnols, mais la missive vient confirmer (et peut-être renforcer) ses soupçons.

L’arrivée de cette caravelle est attestée par les documents officiels qui indiquent que Christopher de Haro, armateur et financier flamand, a engagé des frais pour envoyer quelqu’un aux Canaries : « Asimismo se hade poner acuenta della lo que más gastó la persona que fué a Canarias de lo que se le dio para la ida y tornada a Castilla » (« De même on portera à son compte ce qu’a dépensé en outre la personne venue aux Canaries et la somme qu’on lui a donnée pour l’aller et le retour en Castille »). [16]

La flotte appareille définitivement à la nuit tombée, le lundi 3 octobre 1519. [17]

 

 

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________

[1] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.466-467
via Wikipédia :
– Cameron, Magellan and the first circumnavigation of the world (1974), p.84
Ce dernier précise que la nourriture et la poix étaient moins chères aux Canaries qu’en Espagne.

[2] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13)  [version du journal probablement corrigée]
Verne, Les grands voyages et les grands voyageurs. Découverte de la terre – Chapitre II : Premier voyage autour du monde (1878), p.302 [« Six jours après… »]
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.466
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.275 [qui produit une traduction du journal de Pigafetta, et a certainement corrigé directement la date]

[3] Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.308 note 19

[4] Navarrete, Historia de Juan Sebastian del Cano (1872), p. 35

[5] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13)
Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.100

[6] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.466

[7] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13 ; Peillard p.10)
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.275

[8] Medina, El descubrimiento del Océano Pacífico  Hernando de Magallanes y sus compañeros documentos (1852-1930), LXX, p.238
Serrano, La tripulación (#64)
([Entro] en logar de Lázaro de Torres, de lo cual hay asiento, quedó en la nao Trenidad para hacer carbón si menester fuese para adobar la nao).

[9] Medina, El descubrimiento del Océano Pacífico  Hernando de Magallanes y sus compañeros documentos (1852-1930), LXX, p.238
Serrano, La tripulación (#167)
Embarque « non parce que l’armada nécessitait des hommes, mais par la volonté du capitaine ; pas de place si personne d’autre ne sort » (… y no se muestra por necesidad de gente que la armada toviese, sino por voluntad del capitán, y no hay asiento si entró en logar de otro).

[10] Medina, El descubrimiento del Océano Pacífico  Hernando de Magallanes y sus compañeros documentos (1852-1930), LXVIII, p.216
Serrano, La tripulación (#240)
Embarque « non parce que le navire nécessitait des hommes, mais par la volonté du capitaine ; pas de place si personne d’autre ne sort » (… y no se muestra haberle tomado por necesidad que la nao tuviese de gente, sino por voluntad del capitán; no hay asiento si entró en logar de otro que saliese).

[11] Medina, El descubrimiento del Océano Pacífico  Hernando de Magallanes y sus compañeros documentos (1852-1930), LXVIII, p.212-213
Serrano, La tripulación (#246)
Embarque « non parce que l’armada nécessitait des hommes, mais par la volonté du capitaine ; pas de place si personne d’autre ne sort » (… y no se muestra por necesidad que en la armada hobiese de gente, sino por voluntad del capitán; no hay asiento si entró en logar de otro que saliese)

[12] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.466
Queirós Veloso précise que, selon Herrera, la flotte attendait une caravelle chargée de poisson venue de Séville. Cela apparaît peu crédible et plus vraisemblable que l’escale dans le second lieu visait justement à charger du poisson.

[13] Peillard, Magellan / Antonio Pigafetta (1984), p.249
Zweig, Magellan (1938), p.133-134

[14] Édouard Charton le situe lui comme « lieutenant de l’alcaide (sic) du château de Séville ».
Charton, Voyageurs anciens et modernes – Tome III – Fernand de Magellan, voyageur portugais (1863), p.269

[15] Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.467, citant lui-même les Légendes de l’Inde (Lendas da Índia) de Correia.
D’autres sources (notamment Xavier de Castro) suggèrent que le consul portugais Sebastião Álvares aurait averti Magellan avant son départ d’une possible conspiration à son encontre, orchestré par Juan Rodríguez de Fonseca, haut responsable de la Casa de Contratación. Cela paraît étonnant, voire incohérent, dans la mesure où Álvares a tout fait pour empêcher Magellan de partir (allant jusqu’à organiser une émeute dans le port de Séville). Ou alors, en ultime recours, il a usé de cet argument pour lui faire peur. L’existence de ces faits reste en suspens.

[16] Medina, El descubrimiento del Océano Pacífico  Hernando de Magallanes y sus compañeros documentos (1852-1930), LIII, p108-109

[17] Pigafetta, Primer viaje alrededor del Globo (Civiliter p.13 ; Peillard, p.101)
Queirós Veloso, Revue d’histoire moderne : Fernao de Magalhaes, sa vie et son voyage (1939), p.467

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